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14 avril 2013 7 14 /04 /avril /2013 23:14

Entraîné par « cette longue légende » qui lui apparut « peut-être » sur un chemin « englouti d’avance », Charles Racine a vécu l’aventure d’un corps en équilibre sur le fil de l’exil, tenu à ce pas au-delà « qui précipite la route hors du pas » jusqu’à l’égarement. De l’ombre envahissante à la lumière à défricher dans la forêt du temps, le geste de l’écriture par instant l’accompagne avant d’aller se perdre là où rien ne signifie plus, sinon ce « lieu dont le corps est écarté ». Ainsi le heurt des mots pareils à des éboulements traverse ses poèmes qui recèlent l’espace posthume de la parole et son évidence dernière. De cette flamme aiguisée, que reste-t-il par-delà la vie et son effusion sans retour ? Plus qu’un balbutiement, le terme de la clarté si longtemps espérée, cette lueur qui s’accroche aux arêtes vives d’une écriture dénudée, en une manière de naufrage entre le dehors et le dedans, le « sujet » se faisant l’exacte « clairière de son corps ». Aux limites du présent, le voici revenu au grand jour, Charles Racine, tel un « ciel étonné qu’aussitôt la lettre hospitalise sur une portée de l’extase », dans l’attente d’un à venir du temps.

BACON-Te-te-VI---1949.jpg


Je suis l'aristocrate

aucun geste n'échappe

aux cordes qui accompagnent la main

aucun mouvement des doigts

n'échappe à ces cordes

 

luth sculpté de verdure

tu déchiffres


les airs des poètes

tu les lis les airs

qu'eux-mêmes

ne peuvent déchiffrer

ne peuvent lire

car il n'y a pas de lecture

pour les poètes

 

(1963)

 

 

Ce geste in extremis

   qu’absorba pourtant l’abîme

      Ce geste in extremis abonde

         qu’absorbe pourtant l’abîme

envahisse se répande

détériore ce papier rejoigne et colore

mon sang noces amères encre

se répandent animent un breuvage

Éloigne-toi, en dormant, de ma bouche,

dans la verdure qui ne s’éveille verte

sur le sable 
Des poèmes s’intercèdent sur les pans

meurtris de la lèvre pendus à la chaîne

de cette grille t’entrechoquant dans les murs

dont la croche saigne sur la saison définitive

 

(1963)


 

Poésie tu donnes lieu à la rescision

Tu l’accomplis cet acte

Que ne me reste-t-il quelque mie sur la page

Poésie tu es pulpe jusqu’à même les contours de ton corps

Présence tranchante d’avoisinage

du corps méditatif qu’elle assume d’ailleurs incorpore

Que ne me reste-t-il quelque mie sur la page

sinon que rapatriant qui ne vient dans mes poches

le crayon se déploie dans l’hypnose sèche

moi au bas de ses moyens du bas de ses moyens

regardant vers le stylite

Je ne suis que cette girouette

qui parfois déploie un bras qui l’attrape

à la nuque qui ne laisse rien

 

(1964)



 
GIACOMETTI-Diego.jpg

Les signes à pleines mains dressent

leurs barrières dans la houle

Un divin naufrage est souhaité

mais le poème est face à ces lames

qu’abandonne la mer qui se retire

Économie du trait évoquant le relief

Des mains adressent leur paume

au pont qui chante et s’illumine

dans la voirie



mon traîneau d’enfance s’est perdu

je pleure plus fort que d’enfance

je l’avais alors pleuré ce traîneau

je le pleure plus fort que de neige

je ne saurai jamais le breuvage

dont je suis en reste

qui me cède à l’écart

où
 j’emblave une panique



GIACOMETTI-L-Homme-qui-marche-1.jpg

Le poème infrangible

mûrit dans l’oubli

où je le tiens à mon âme défendante

 

N’était cet art muet

où il s’ordonne et se contient

j’avancerais la main

 

L’amour ne s’inscrit nulle part

casseur de pierre

ne t’inscrit nulle part

(1964)

© Alberto Giacometti & Francis Bacon

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Published by Blog d'Alain Fabre-Catalan - dans Passeurs de rives
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Blog D'alain Fabre-Catalan

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  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.

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L'Atelier du poème

◊ Ce qui témoigne que quelque chose s’est écrit, s’apparente ici à la figure irrégulière du poème se donnant à lire sur le glacis du papier ou bien l’écran en son rafraîchissement permanent.

 

◊ C’est la trace d’une présence dès lors évanouie, hormis les mots qui tentent d’en retenir l’empreinte. Son ultime destination n’a d’autre adresse que le saisissement d’un regard dans l’entrelacement des signes.

 

◊ Avec ce degré de considération accordé au grain d’une voix, vous êtes dans l’instant seul à en recueillir l’écho, cette résonnance qui parle à l’oreille du lecteur.

 

 Qui habite la voix patiente de la langue pour en faire son ultime demeure a le privilège de s’affranchir du temps. Telle une parole qui se découvre, jetée sur nos pas hésitants, la clarté seule devrait suffire.

 

◊ Avec ce peu de chose déployé dont le vol ressemble à un passage d’ombres insaisissables, « désaccordée, comme par la neige », résonne et nous atteint « la cloche dont on sonne pour le repas du soir ».

 

◊ La lumière ainsi retrouve son chemin et le simple bruit d’un ruisseau nous dévisage au détour d’un mot, d’une phrase posée là, en attente sur la page.

 

◊ Un instant sauvegardée, cette part du monde qui semblait perdue bruisse sur nos lèvres. Est-ce le fruit de l’air qui parle à notre oreille, ce dévoilement qui donne force vive en écho à des paroles que sépare le temps ?

Éclats De Voix