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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 19:25

De cette terre promise dont toute chose est issue et où tout s’en retourne, Giuseppe Ungaretti est venu témoigner, simple piéton dans la nébuleuse du temps qui a charrié sa vie, fétu de paille, brève palpitation « sous la poussée mortelle » de la vague s’éteignant parmi les grains de sable. De ce fil d’Ariane qui court sans fin, la mémoire et la poésie sont les garantes, réunissant ce qui demeure à jamais séparé comme un pont jeté entre les instants d’une vie. « Éternel fugitif, comme ceux / Qui furent, qui sont, qui seront », il ne reste au poète, écrira-t-il, « qu’à donner, à n’importe quoi, un semblant de certitude ».

 

Giorgion-Morandi-Paesaggio--1936.jpg

 

CHANT

 

Je revois ta bouche lente

(Des nuits parfois la mer s’en vient à sa rencontre)

Et la jument de tes reins

Te jeter en agonie

Entre mes bras qui chantaient,

Le sommeil te redonner à la couleur

A d’autres morts nouvelles.

 

Et la solitude cruelle

Que chacun, s’il aime, découvre

En soi, tombe aujourd’hui sans fin,

De toi me sépare à jamais.

 

Chère, lointaine comme dans un miroir…

 

Giorgio-Morandi---1.jpg

 

Rose secrète, tu t’ouvres sur le gouffre

Pour peu que je tressaille au souvenir

De ton brusque parfum,

Tandis que s’élève la plainte.

 

Le miracle évoqué mélange

La nuit en moi à cette nuit

Où, pour te prendre et reprendre, j’ai traqué,

Plus ardents à mesure

Que plus libres,

Éblouissement et morsure.

 

Giorgio-Morandi---2.jpg 

 

Qu’un instant j’ignore à nouveau le temps,

Se pourrait-il qu’encore tu frémisses

De cette foudre où tu étais ensemble

Heureuse, inanimée ?

 

 

Hors de souffle est le soir, irrespirable,

Si vous mes morts, et les quelques vivants que j’aime,

Ne me revient à la pensée

Votre tendresse, quand,

A force de solitude, je comprends, le soir.

 

 

Étouffée par des râles elle s’efface,

Et vient, et hors d’elle revient,

Et toujours je l’entends plus au-dedans de moi

Se faire toujours plus vivante,

Claire, tendre, terrible, plus aimée,

Ta voix tue.


© Giorgio Morandi

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Published by Blog d'Alain Fabre-Catalan - dans Passeurs de rives
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  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.

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L'Atelier du poème

◊ Ce qui témoigne que quelque chose s’est écrit, s’apparente ici à la figure irrégulière du poème se donnant à lire sur le glacis du papier ou bien l’écran en son rafraîchissement permanent.

 

◊ C’est la trace d’une présence dès lors évanouie, hormis les mots qui tentent d’en retenir l’empreinte. Son ultime destination n’a d’autre adresse que le saisissement d’un regard dans l’entrelacement des signes.

 

◊ Avec ce degré de considération accordé au grain d’une voix, vous êtes dans l’instant seul à en recueillir l’écho, cette résonnance qui parle à l’oreille du lecteur.

 

 Qui habite la voix patiente de la langue pour en faire son ultime demeure a le privilège de s’affranchir du temps. Telle une parole qui se découvre, jetée sur nos pas hésitants, la clarté seule devrait suffire.

 

◊ Avec ce peu de chose déployé dont le vol ressemble à un passage d’ombres insaisissables, « désaccordée, comme par la neige », résonne et nous atteint « la cloche dont on sonne pour le repas du soir ».

 

◊ La lumière ainsi retrouve son chemin et le simple bruit d’un ruisseau nous dévisage au détour d’un mot, d’une phrase posée là, en attente sur la page.

 

◊ Un instant sauvegardée, cette part du monde qui semblait perdue bruisse sur nos lèvres. Est-ce le fruit de l’air qui parle à notre oreille, ce dévoilement qui donne force vive en écho à des paroles que sépare le temps ?

Éclats De Voix