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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 22:18

Comme « un contre-chant disloqué » qui descend dans la gorge, la poésie de Jacques Dupin tourne résolument le dos au mystère salvateur de la langue. La récitation vaine du mythe nous éloigne de la peau des choses livrées à l’effondrement et à leur « foisonnante et meurtrière illisibilité ». L’avènement abrupt du poème obéit à l’implacable scansion de l’éboulis, à la loi de la ruine, à la chute qui résonne dans l’échancrure de la parole. Tendu à la pointe de lui-même, le poème n’a d’autre issue que sa perte dans le vague, à l’écart où se dessine le vœu d’obscurité que formule Jacques Dupin sous la trame brisée des mots. Pour celui qui écrit comme il marche « en boitant », il s’agit d’« extraire le corps de sa gangue de terre brûlée, de terre écrite ».


Joan Miro Constellations

GRAND VENT

 

Nous n'appartenons qu'au sentier de montagne

Qui serpente au soleil entre la sauge et le lichen

Et s'élance à la nuit, chemin de crête,

A la rencontre des constellations.

Nous avons rapproché des sommets

La limite des terres arables.

Les graines éclatent dans nos poings.

Les flammes rentrent dans nos os.

Que le fumier monte à dos d'hommes jusqu'à nous !

Que la vigne et le seigle répliquent

A la vieillesse du volcan !

Les fruits de l'orgueil, les fruits du basalte

Mûriront sous les coups

Qui nous rendent visibles.

La chair endurera ce que l'œil a souffert,

Ce que les loups n'ont pas rêvé

Avant de descendre à la mer.

 

 

À PIERRE REVERDY

 

J’adhère à cette plaque de foyer
je rends ton enfant à la vague
je tourne le dos à la mer.
 
Reconquise sur le tumulte et le silence
également hostiles,
la parole mal équarrie mais assaillante
brusquement se soulève
et troue l’air assombri par un vol compact
de chimères.
Le tirant d’obscurité du poème
redresse la route effacée.
 
Il neige au-dessus des mots.
Après tant de voyages violents
entre la table et la fenêtre ouverte,
toutes choses et ta soif devinrent transparence
et profonde allégresse obscure...
Il neige au-dessus de nous :
ce que tu taisais, je l’entends.

 
Joan Miro The garden 2

LE RACCOURCI

 

Franchi le soupirail,

Passé le raclement des pelles

Et l’écume des tombeaux,

J’écrirai comme elle jaillit,

 

Vertigineuse, gutturale,

 

Debout contre ce bois qui se fend,

Ma table renversée, la porte du toril.

 

En effet la fraîcheur est tirée…

 

 

L’ISSUE DÉROBÉE

 

Marmonnement

 

profonde route ravinée du soleil

 

l’un de nous s’appauvrit et nous devance

une immense aversion pendulaire

le tirant

 

de son propre puits paludéen

le tirant

 

l’un de nous

que chaque mot torride a saisi

 

Une forêt nous précède

et nous tient lieu de corps

 

et modifie les figure et dresse

la grille

d’un supplice spacieux

 

où l’on se regarde mourir

avec des forces inépuisables

 

mourir revenir

à la pensée de son reflux compact

 

comme s’écrit l’effraction, le soleil

toujours au cœur et à l’orée

de grands arbres transparents


J. Dupin par F. Bacon 

 

L’INITIALE

 

Poussière fine et sèche dans le vent,
Je t’appelle, je t’appartiens,
Poussière, trait pour trait,
Que ton visage soit le mien,
Inscrutable dans le vent.



LA NUIT GRANDISSANTE

Sous la roche elle se tient, secrète
la source qui commande
d'anticiper sur son jaillissement

 

© Joan Miró & Francis Bacon

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Published by Blog d'Alain Fabre-Catalan - dans Passeurs de rives
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Blog D'alain Fabre-Catalan

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  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.

Recherche

L'Atelier du poème

◊ Ce qui témoigne que quelque chose s’est écrit, s’apparente ici à la figure irrégulière du poème se donnant à lire sur le glacis du papier ou bien l’écran en son rafraîchissement permanent.

 

◊ C’est la trace d’une présence dès lors évanouie, hormis les mots qui tentent d’en retenir l’empreinte. Son ultime destination n’a d’autre adresse que le saisissement d’un regard dans l’entrelacement des signes.

 

◊ Avec ce degré de considération accordé au grain d’une voix, vous êtes dans l’instant seul à en recueillir l’écho, cette résonnance qui parle à l’oreille du lecteur.

 

 Qui habite la voix patiente de la langue pour en faire son ultime demeure a le privilège de s’affranchir du temps. Telle une parole qui se découvre, jetée sur nos pas hésitants, la clarté seule devrait suffire.

 

◊ Avec ce peu de chose déployé dont le vol ressemble à un passage d’ombres insaisissables, « désaccordée, comme par la neige », résonne et nous atteint « la cloche dont on sonne pour le repas du soir ».

 

◊ La lumière ainsi retrouve son chemin et le simple bruit d’un ruisseau nous dévisage au détour d’un mot, d’une phrase posée là, en attente sur la page.

 

◊ Un instant sauvegardée, cette part du monde qui semblait perdue bruisse sur nos lèvres. Est-ce le fruit de l’air qui parle à notre oreille, ce dévoilement qui donne force vive en écho à des paroles que sépare le temps ?

Éclats De Voix