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14 octobre 2011 5 14 /10 /octobre /2011 23:00

Lutteur impénitent et apôtre de la trahison, Jean Genet a su peupler sa solitude radicale héritée d’une enfance vécue dans la relégation et la marginalité, en révélant les figures enfouies du crime commis en commun. De cet attrait du Mal qui finit par peser sur ses épaules, il devient, par le miracle de l’écriture, le chantre, un personnage à facettes, poète, dramaturge et romancier, entré par effraction dans la littérature, sous les éloges et les injures. Écrire est pour lui seul, à la prison de Fresnes dans le contre-jour meurtrier de l’Occupation, le moyen d’inventer la mise en scène d’une vie dont il se fait avec le temps le dépositaire et le témoin émerveillé.

 

Alberto-Giacometti---Jean-Genet.jpg

 

LE CONDAMNÉ À MORT


Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve,
Laisse tes dents poser leur sourire de loup.

 

Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne,
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.

 

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Ni les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir.

 

Ô viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde.

 

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.

 

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre tes portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.

 

Ô traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort.

 

Fresnes, septembre 1942

 

Jean Genet, le mauvais garçon autodidacte selon sa propre légende, tour à tour vagabond, prisonnier, voleur, déserteur, réussit à s’incarner dans les miroitements de l’écriture, à se recréer une existence nourrie de la violence érotique des corps livrés au rite sacrificiel de l’amour, malgré le fil rompu de son identité aux secrets impartageables. Il est le poète du corps à corps, avec cette alchimie éprouvée de la langue tenue en éveil, cette vie de lutte et de révolte toujours en train de naître, qui a fait du corps masculin, une passion physique, cette incarnation dérangeante qui ne cesse de bousculer la littérature et ses convenances.


MARCHE FUNÈBRE

 

Quand tu dors des chevaux déferlent dans la nuit

Sur ta poitrine plate et le galop des bêtes

Écarte la ténèbre où le sommeil conduit

Sa puissante machine arrachée à ma tête

          Et sans le moindre bruit

 

Le sommeil fait fleurir de tes pieds tant de branches

Que j’ai peur de mourir étouffé par leurs cris.

Que déchiffre au défaut de ta fragile hanche

Avant qu’il ne s’efface un pur visage écrit

          En bleu sur ta peau blanche.

 

Mais qu’un gâfe t’éveille ô mon tendre voleur

Quand tu laves tes mains ces oiseaux qui voltigent

Autour de ton bosquet chargé de mes douleurs

Tu casses avec douceur des étoiles la tige

          Sur ton visage en pleurs.

 

Ta dépouille funèbre a des poses de gloire

Ta main qui la jetait la semant de rayons.

Ton maillot, ta chemise et ta ceinture noire

Étonnent ma cellule et me laissent couillon

          Devant un bel ivoire.

 

Egon Schiele - Portrait (2)

 

Mon chant n’est pas truqué si j’hésite souvent

C’est que je cherche loin sous mes terres profondes

Et j’amène toujours avec les mêmes sondes

Les morceaux d’un trésor enseveli vivant

          Dès les débuts du monde.

 

Si vous pouviez me voir sur ma table penché

Le visage défait par ma littérature

Vous sauriez que m’écœure aussi cette aventure

Effrayante d’oser découvrir l’or caché

          Sous tant de pourriture.

 

Une aurore joyeuse éclate dans mon œil

Pareille au matin clair qu’un tapis sur les dalles

Pour étouffer ta marche à travers les dédales

Des couloirs suffoqués l’on posa de ton seuil

          Aux portes matinales.

 

© Alberto Giacometti & Egon Schiele

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Published by Blog d'Alain Fabre-Catalan - dans Passeurs de rives
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  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.

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L'Atelier du poème

◊ Ce qui témoigne que quelque chose s’est écrit, s’apparente ici à la figure irrégulière du poème se donnant à lire sur le glacis du papier ou bien l’écran en son rafraîchissement permanent.

 

◊ C’est la trace d’une présence dès lors évanouie, hormis les mots qui tentent d’en retenir l’empreinte. Son ultime destination n’a d’autre adresse que le saisissement d’un regard dans l’entrelacement des signes.

 

◊ Avec ce degré de considération accordé au grain d’une voix, vous êtes dans l’instant seul à en recueillir l’écho, cette résonnance qui parle à l’oreille du lecteur.

 

 Qui habite la voix patiente de la langue pour en faire son ultime demeure a le privilège de s’affranchir du temps. Telle une parole qui se découvre, jetée sur nos pas hésitants, la clarté seule devrait suffire.

 

◊ Avec ce peu de chose déployé dont le vol ressemble à un passage d’ombres insaisissables, « désaccordée, comme par la neige », résonne et nous atteint « la cloche dont on sonne pour le repas du soir ».

 

◊ La lumière ainsi retrouve son chemin et le simple bruit d’un ruisseau nous dévisage au détour d’un mot, d’une phrase posée là, en attente sur la page.

 

◊ Un instant sauvegardée, cette part du monde qui semblait perdue bruisse sur nos lèvres. Est-ce le fruit de l’air qui parle à notre oreille, ce dévoilement qui donne force vive en écho à des paroles que sépare le temps ?

Éclats De Voix