Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 22:39

Comme la marée qui déferle et chaque jour vient recouvrir le terrain perdu, Sylvia Plath n’a cessé de tisser sa toile autour de la disparition incessante du temps. Ses poèmes écrits avec l’obstination de la vague à l’assaut de l’écueil ont retenu les instants épars d’une vie jetée en autant de fragments d’écume dans la ronde aveugle des ombres. Entrée dans le cercle dont nul ne s’échappe, elle est cet être morcelé, « A fragmentary girl » qui finira par plonger hors de ce monde où rien n’est préservé.

 

F.-Bacon---Two-figures-in-the-grass-1950-53.jpg

 

Je suis verticale


Mais je voudrais être horizontale.

Je ne suis pas un arbre dont les racines en terre

Absorbent les minéraux et l’amour maternel

Afin qu’à chaque mois de mars je brille de toutes mes feuilles,

Je ne suis pas non plus la beauté d’un massif

Suscitant des Oh et des Ah et maquillée de couleurs vives,

Ignorant que bientôt je perdrai mes pétales.

Comparé à moi, un arbre est immortel

Et la corolle d’une fleur assez petite, mais plus saisissante,

Et il me manque la longévité de l’un, l’audace de l’autre.


Ce soir, dans la lumière infime des étoiles,

Les arbres et les fleurs ont répandu leur fraîche odeur.

Je marche au milieu d’eux, mais aucun n’y prête attention.

Il m’arrive parfois de penser que lorsque je suis endormie

Je dois leur ressembler à la perfection —

Autant de pensées devenues vagues.

Ce sera plus naturel pour moi, de reposer.

Alors le ciel et moi, nous converserons à cœur ouvert,

Et je serai utile quand je reposerai définitivement :

Alors peut-être les arbres pourront-ils me toucher,

et les fleurs m’accorder du temps.

 

F.-Bacon---Study-for-landscape-after-Van-Gogh-1956-57.jpg


ARBRES D’HIVER


Les lavis bleus de l’aube se diluent doucement.

Posé sur son buvard de brume

Chaque arbre est un dessin d’herbier —

Mémoire croissant, cercle après cercle,

En une succession d’alliances.


Ne connaissant ni les avortements ni le commérage,

Plus vrais que des femmes,

Ils sont de semaison si simple !

Frôlant les souffles, les voici déliés

Plongeant profond dans l’histoire —


Couverts d’ailes, tendus vers l’au-delà,

En cela, ils sont semblables à Léda.

Ô mère des feuillages, mère de la douceur

qui sont ces pieta, ces dames de pitié ?

Les ombres des ramiers usant leur berceuse inutile.


© Francis Bacon

Partager cet article

Repost 0
Published by Blog d'Alain Fabre-Catalan - dans Passagères du temps
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Demeure nomade
  • Demeure nomade
  • : Anthologie personnelle - Chroniques - Publications - Traductions
  • Contact

Blog D'alain Fabre-Catalan

  • Blog d'Alain Fabre-Catalan
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.

Recherche

L'Atelier du poème

◊ Ce qui témoigne que quelque chose s’est écrit, s’apparente ici à la figure irrégulière du poème se donnant à lire sur le glacis du papier ou bien l’écran en son rafraîchissement permanent.

 

◊ C’est la trace d’une présence dès lors évanouie, hormis les mots qui tentent d’en retenir l’empreinte. Son ultime destination n’a d’autre adresse que le saisissement d’un regard dans l’entrelacement des signes.

 

◊ Avec ce degré de considération accordé au grain d’une voix, vous êtes dans l’instant seul à en recueillir l’écho, cette résonnance qui parle à l’oreille du lecteur.

 

 Qui habite la voix patiente de la langue pour en faire son ultime demeure a le privilège de s’affranchir du temps. Telle une parole qui se découvre, jetée sur nos pas hésitants, la clarté seule devrait suffire.

 

◊ Avec ce peu de chose déployé dont le vol ressemble à un passage d’ombres insaisissables, « désaccordée, comme par la neige », résonne et nous atteint « la cloche dont on sonne pour le repas du soir ».

 

◊ La lumière ainsi retrouve son chemin et le simple bruit d’un ruisseau nous dévisage au détour d’un mot, d’une phrase posée là, en attente sur la page.

 

◊ Un instant sauvegardée, cette part du monde qui semblait perdue bruisse sur nos lèvres. Est-ce le fruit de l’air qui parle à notre oreille, ce dévoilement qui donne force vive en écho à des paroles que sépare le temps ?

Éclats De Voix