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30 mai 2011 1 30 /05 /mai /2011 11:15

Comète poursuivant sa route hors du jardin médiéval qui la vit naître, la voix de François Villon, « l’incomparable », irradie notre ciel de son legs d’infortune avec ses manières de rimes et de coupes jusqu'au jargon de la Coquille et ses exquises bigarrures. La houle naissante de ses ballades a déposé en nos cœurs ses testaments dont seul l’instant présent conserve les biens imaginaires qu’en poète il n’a cessé de prodiguer. Avec Maître François Villon, « l’insolent écolier, l’ange voleur », ce sont les mots qui écrivent en cette même vie jetée au gré des vents, tout vagabond qu’il fut, comme nous parlent du temps jadis ces maintes voix qui ne sont plus.

 

Vincent-Van-Gogh---Wheatfield-with-crows.jpg 

 

LE LAIS

 

L’an quatre cens cinquante six,

Je, Françoys Villon, escollier,

Considerant, de sens rassis,

Le frain aux dens, franc au collier,

Qu'on doit ses œuvres conseillier,

Comme Vegece le raconte,

Sage Rommain, grand conseillier,

Ou autrement on se mesconte …

 

En ce temps que j'ay dit devant,

Sur le Noel, morte saison,

Que les loups se vivent de vent,

Et qu'on se tient en sa maison,

Pour le frimas, pres du tison,

Me vint ung vouloir de brisier

La tres amoureuse prison

Qui souloit mon cuer debrisier.

 

 

LE TESTAMENT

 

En l'an de mon trentiesme aage,

Que toutes mes hontes j'eus beues,

Ne du tout fol, ne du tout sage,

Non obstant maintes peines eues,

Lesquelles j'ay toutes receues

Soubz la main Thibault d'Aussigny.

S'evesque il est, seignant les rues,

Qu'il soit le mien je le regny.

 

Mon seigneur n'est ne mon evesque,

Soubz luy ne tiens, s'il n'est en friche ;

Foy ne luy doy n’hommage avecque,

Je ne suis son serf ne sa biche.

Peu m'a d'une petite miche

Et de froide eau, tout ung esté ;

Large ou estroit, moult me fut chiche :

Tel luy soit Dieu qu'il m'a esté !

 

 Enluminure---Tres-riches-heures.jpg

 

BALLADE DES DAMES DU TEMPS JADIS

 

Dictes moy ou, n'en quel pays,

Est Flora la belle Rommaine,

Archipiades, ne Thaïs,

Qui fut sa cousine germaine,

Écho parlant quand bruyt on maine

Dessus riviere ou sus estan,

Qui beaulté ot trop plus qu'humaine.

Mais ou sont les neiges d'antan ?

 

Ou est la tres sage Helloïs,

Pour qui chastré fut et puis moyne

Pierre Esbaillart a Saint Denis ?

Pour son amour ot cest essoyne.

Semblablement, ou est la royne

Qui commanda que Buridan

Fust geté en ung sac en Saine ?

Mais ou sont les neiges d'antan ?

 

La royne Blanche comme lis,

Qui chantoit a voix de seraine,

Berthe au grant pié, Bietris, Alis,

Haremburgis qui tint le Maine,

Et Jehanne la bonne Lorraine

Qu'Englois brulerent à Rouan ;

Ou sont ilz, ou, Vierge souvraine ?

Mais ou sont les neiges d’antan ?

 

Prince, n’enquerez de sepmaine

Ou elles sont, ne de cest an,

Qu’a ce reffrain ne vous remaine :

Mais ou sont les neiges d’antan ?


 

BALLADE

 

Je meurs de seuf auprès de la fontaine,

Chault comme feu, et tremble dent à dent ;

En mon païs suis en terre loingtaine ;

Lez un brazier frissonne tout ardent ;

Nu comme ung ver, vestu en president,

Je ris en pleurs et attens sans espoir ;

Confort reprens en triste desespoir ;

Je m'esjouïs et n'ay plaisir aucun;

Puissant je suis sans force et sans povoir,

Bien recueully, debouté de chascun.

 

Rien ne m'est seur que la chose incertaine ;

Obscur, fors ce qui est tout evident ;

Doubte ne fais, fors en chose certaine ;

Science tiens a soudain accident,

Je gaigne tout et demeure perdent ;

Au point du jour dis : « Dieu vous doint bon soir ! »

Gisant envers, j'ay grant paour de cheoir ;

J'ay bien de quoy et si n'en ay pas ung ;

Eschoitte attens et d'omme ne suis hoir,

Bien recueully, debouté de chascun.

 

De rien n'ay soing, si mectz toute ma peine

D'acquerir biens, et n'y suis pretendent ;

Qui mieulx me dit,c'est cil qui plus m'attaine,

Et qui plus vray, lors plus me va bourdent ;

Mon amy est, qui me fait entendent

D'ung cigne blanc que c'est ung corbeau noir ;

Et qui me nuyst, croy qu'il m'ayde a povoir ;

Bourde, verté, aujourd'uy m'est tout un ;

Je retiens tout, riens ne scay concepvoir,

Bien recueully, debouté de chascun.

 

Prince clement, or vous plaise sçavoir

Que j'entens moult et n'ay sens ne sçavoir ;

Parcial suis, a toutes loys commun.

Que fais je plus ? Quoy ? Les gaiges ravoir,

Bien recueully, debouté de chascun.

 

Jacques-Villon---17-4-ko.jpg

 

EPITAPHE

 

CY GIST ET DORT EN CE SOLLIER,

QU'AMOURS OCCIST DE SON RAILLON,

UNG POVRE PETIT ESCOLLIER,

QUI FUT NOMME FRANÇOYS VILLON.

ONCQUES DE TERRE N'EUT SILLON.

IL DONNA TOUT, CHASCUN LE SCET :

TABLES, TRESTEAULX, PAIN, CORBEILLON.

GALLANS, DICTES EN CE VERSET :

 

REPOS ETERNEL DONNE A CIL,

SIRE, ET CLARTE PERPETUELLE,

QUI VAILLANT PLAT NI ESCUELLE

N'EUT ONCQUES, N'UNG BRIN DE PERCIL.

IL FUT REZ, CHIEF, BARBE ET SOURCIL,

COMME UNG NAVET QU'ON RET OU PELLE.

REPOS ETERNEL DONNE A CIL.

 

RIGUEUR LE TRANSMIT EN EXIL,

ET LUY FRAPPA AU CUL LA PELLE,

NON OBSTANT QU'IL DIT : « J'EN APPELLE ! »

QUI N'EST PAS TERME TROP SUBTIL.

REPOS ETERNEL DONNE À CIL.

 

© Vincent van Gogh & Jacques Villon

 

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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 22:39

Comme la marée qui déferle et chaque jour vient recouvrir le terrain perdu, Sylvia Plath n’a cessé de tisser sa toile autour de la disparition incessante du temps. Ses poèmes écrits avec l’obstination de la vague à l’assaut de l’écueil ont retenu les instants épars d’une vie jetée en autant de fragments d’écume dans la ronde aveugle des ombres. Entrée dans le cercle dont nul ne s’échappe, elle est cet être morcelé, « A fragmentary girl » qui finira par plonger hors de ce monde où rien n’est préservé.

 

F.-Bacon---Two-figures-in-the-grass-1950-53.jpg

 

Je suis verticale


Mais je voudrais être horizontale.

Je ne suis pas un arbre dont les racines en terre

Absorbent les minéraux et l’amour maternel

Afin qu’à chaque mois de mars je brille de toutes mes feuilles,

Je ne suis pas non plus la beauté d’un massif

Suscitant des Oh et des Ah et maquillée de couleurs vives,

Ignorant que bientôt je perdrai mes pétales.

Comparé à moi, un arbre est immortel

Et la corolle d’une fleur assez petite, mais plus saisissante,

Et il me manque la longévité de l’un, l’audace de l’autre.


Ce soir, dans la lumière infime des étoiles,

Les arbres et les fleurs ont répandu leur fraîche odeur.

Je marche au milieu d’eux, mais aucun n’y prête attention.

Il m’arrive parfois de penser que lorsque je suis endormie

Je dois leur ressembler à la perfection —

Autant de pensées devenues vagues.

Ce sera plus naturel pour moi, de reposer.

Alors le ciel et moi, nous converserons à cœur ouvert,

Et je serai utile quand je reposerai définitivement :

Alors peut-être les arbres pourront-ils me toucher,

et les fleurs m’accorder du temps.

 

F.-Bacon---Study-for-landscape-after-Van-Gogh-1956-57.jpg


ARBRES D’HIVER


Les lavis bleus de l’aube se diluent doucement.

Posé sur son buvard de brume

Chaque arbre est un dessin d’herbier —

Mémoire croissant, cercle après cercle,

En une succession d’alliances.


Ne connaissant ni les avortements ni le commérage,

Plus vrais que des femmes,

Ils sont de semaison si simple !

Frôlant les souffles, les voici déliés

Plongeant profond dans l’histoire —


Couverts d’ailes, tendus vers l’au-delà,

En cela, ils sont semblables à Léda.

Ô mère des feuillages, mère de la douceur

qui sont ces pieta, ces dames de pitié ?

Les ombres des ramiers usant leur berceuse inutile.


© Francis Bacon

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7 mai 2011 6 07 /05 /mai /2011 22:55

D’un dernier état des lieux, seule à seule contre tous, Marina Tsvétaïéva sut mesurer l’insomnie à la toise du poème devenu linceul du temps. Nourrie de telles cendres, offerte à tant de pertes, la voici qui conjugue dans la même saison de l’espoir, l’amour fou de la vie faisant de cet unique credo, contre vents et marées, l’emblème d’une existence vouée, dira-t-elle, à « la passion du travail, l’absence d’arrivisme, la simplicité et le renoncement ».


Malevich-woodcutter-1912.jpg

 

Qui dort chaque nuit ? Personne ne dort !
L’enfant crie dans son berceau,
le vieillard est face à sa mort,
le jeune homme parle avec son amie,
le souffle, à ses lèvres, les yeux dans ses yeux.

On s’endort – s’éveillera-t-on ici encore ?
On a le temps, le temps, on a le temps de dormir !

Un gardien vigilant, de maison en maison
passe, un fanal rose à la main,
et, grondements saccadés par-dessus l’oreiller,
sa crécelle violente va gronder :
– ne dors pas ! Résiste ! Je dis vrai !
sinon, c’est le sommeil éternel !
sinon, c’est la maison éternelle !

12 décembre 1916

 

Il est temps

D'ôter l'ambre,

De changer les mots

Et d’éteindre la lampe,

Au-dessus de ma porte


Février 1941


© Kasimir Malévitch

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 19:25

De cette terre promise dont toute chose est issue et où tout s’en retourne, Giuseppe Ungaretti est venu témoigner, simple piéton dans la nébuleuse du temps qui a charrié sa vie, fétu de paille, brève palpitation « sous la poussée mortelle » de la vague s’éteignant parmi les grains de sable. De ce fil d’Ariane qui court sans fin, la mémoire et la poésie sont les garantes, réunissant ce qui demeure à jamais séparé comme un pont jeté entre les instants d’une vie. « Éternel fugitif, comme ceux / Qui furent, qui sont, qui seront », il ne reste au poète, écrira-t-il, « qu’à donner, à n’importe quoi, un semblant de certitude ».

 

Giorgion-Morandi-Paesaggio--1936.jpg

 

CHANT

 

Je revois ta bouche lente

(Des nuits parfois la mer s’en vient à sa rencontre)

Et la jument de tes reins

Te jeter en agonie

Entre mes bras qui chantaient,

Le sommeil te redonner à la couleur

A d’autres morts nouvelles.

 

Et la solitude cruelle

Que chacun, s’il aime, découvre

En soi, tombe aujourd’hui sans fin,

De toi me sépare à jamais.

 

Chère, lointaine comme dans un miroir…

 

Giorgio-Morandi---1.jpg

 

Rose secrète, tu t’ouvres sur le gouffre

Pour peu que je tressaille au souvenir

De ton brusque parfum,

Tandis que s’élève la plainte.

 

Le miracle évoqué mélange

La nuit en moi à cette nuit

Où, pour te prendre et reprendre, j’ai traqué,

Plus ardents à mesure

Que plus libres,

Éblouissement et morsure.

 

Giorgio-Morandi---2.jpg 

 

Qu’un instant j’ignore à nouveau le temps,

Se pourrait-il qu’encore tu frémisses

De cette foudre où tu étais ensemble

Heureuse, inanimée ?

 

 

Hors de souffle est le soir, irrespirable,

Si vous mes morts, et les quelques vivants que j’aime,

Ne me revient à la pensée

Votre tendresse, quand,

A force de solitude, je comprends, le soir.

 

 

Étouffée par des râles elle s’efface,

Et vient, et hors d’elle revient,

Et toujours je l’entends plus au-dedans de moi

Se faire toujours plus vivante,

Claire, tendre, terrible, plus aimée,

Ta voix tue.


© Giorgio Morandi

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  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.

Recherche

L'Atelier du poème

◊ Ce qui témoigne que quelque chose s’est écrit, s’apparente ici à la figure irrégulière du poème se donnant à lire sur le glacis du papier ou bien l’écran en son rafraîchissement permanent.

 

◊ C’est la trace d’une présence dès lors évanouie, hormis les mots qui tentent d’en retenir l’empreinte. Son ultime destination n’a d’autre adresse que le saisissement d’un regard dans l’entrelacement des signes.

 

◊ Avec ce degré de considération accordé au grain d’une voix, vous êtes dans l’instant seul à en recueillir l’écho, cette résonnance qui parle à l’oreille du lecteur.

 

 Qui habite la voix patiente de la langue pour en faire son ultime demeure a le privilège de s’affranchir du temps. Telle une parole qui se découvre, jetée sur nos pas hésitants, la clarté seule devrait suffire.

 

◊ Avec ce peu de chose déployé dont le vol ressemble à un passage d’ombres insaisissables, « désaccordée, comme par la neige », résonne et nous atteint « la cloche dont on sonne pour le repas du soir ».

 

◊ La lumière ainsi retrouve son chemin et le simple bruit d’un ruisseau nous dévisage au détour d’un mot, d’une phrase posée là, en attente sur la page.

 

◊ Un instant sauvegardée, cette part du monde qui semblait perdue bruisse sur nos lèvres. Est-ce le fruit de l’air qui parle à notre oreille, ce dévoilement qui donne force vive en écho à des paroles que sépare le temps ?

Éclats De Voix