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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 00:00

« Ma devise est de nager à contre-courant » disait José Angel Valente pour qui la poésie devint un filet à attraper ces éclats de réel qui figurent toujours autre chose que ce qu’on attendait. Poète de la mémoire et des signes, il en poursuivit l’absolu mystère jusqu’à la racine la plus profonde du poétique qui demeura pour lui, une exigence constante de création afin de faire de cette expérience singulière « un mode de connaissance de la réalité » vers laquelle « il n’y a pas d’autre voie d’accès que la connaissance poétique ».


TAPIES L'esprit catalan 1971

 

Le poème ne se mesure pas

à sa longueur, mais à

sa capacité à engendrer,

hors de toute mesure, la durée.

 

Dialogue avec le corps

dans le corps, dans la matière

corporelle (âme-corps) comme totalité.

 

Écrire depuis l'attente,

non à partir du dire,

mais de l'écoute de ce

que les mots vont dire.

 

Oui, l’éclat : le rayon obscur,

l’apparition ou disparition du corps

ou du poème aux bords extrêmes de la lumière.

 

TAPIES-2.jpg

 

Terre de personne

 

La ville devenait

jaunâtre et fatiguée

comme un bœuf triste.

                       Entrait

le brouillard lentement

dans les longs corridors.

 

Petite ville sordide, perdue,

municipale, obscure.

                                Nous ignorions

sur quelle carte jouer

notre vie

pour ne pas revenir toujours

sans rien entre les mains

tels des plongeurs du vide.

 

Des mots inachevés ou d’impossibles

signes.

            Adolescents placés

dans l’ordre révérencieux des familles.

 

Et les morts solennels.

                                    Lundi,

dimanche, lundi.

                          Fleuves

de solitude.

                  Passaient de longs trains

sans destin.

                  Et descendait le brouillard

léchant les terres déboisées

et obscurcissant le froid.

Par les longs corridors je m’étais égaré

dans l’enclos infantile maintenant dénudé,

retranché, emmuré par l’absence.

 

© Antoni Tàpies

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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 00:34

Depuis la Carinthie qui la vit naître en un temps voué à la tragédie, la voix brûlante de Christine Lavant, celle qui aurait aimée être juive, a traversé la part du siècle dernier qui lui revint, en dépit d’une vie de pauvreté et d’abandon constant. Menant le combat avec l’ange de la folie, elle reconnut en Rilke et Trakl des compagnons de route. Grâce à l’amitié de Thomas Bernhardt, son grand art qui n’était pour elle que « vie mutilée » fut sauvé de l’oubli.

 

Chagal--Over-Vitebsk.jpg

 

Fuseau caché dans la lune.

Qui, entre le père et le fils, tord notre temps,

qui tisse les dernières heures chanvrières,

présente à leur mèche toutes les gouttes d’huile

et mène nos yeux de l’autre côté de la lumière ?

 

Fuseau, fuseau – je te regarde,

je perce à jour la roue entre veille et lendemain !

Aujourd’hui, en revanche, la filialité me traverse le cœur,

aujourd’hui, en revanche, le chanvre pousse, enlace mon cou

et y noue le père, le fils et le temps

pour sortir la roue de ses fixations.

 

Ô fuseau, livre-moi ton secret !

D’innombrables heures canines, je crie après toi,

elles rôdent autour du fruit du temps vivant,

et attirent la mort louve dans la mèche,

et moi dans la pénombre du ventre maternel.

 

© Marc Chagall

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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 00:21

Comme une constellation qui s’éloigne dans le cercle des nuits stellaires, Rainer Maria Rilke a porté l’indicible « au rang de l’existence ». Solitaire au cœur de la solitude, il n’a cessé d’affirmer contre les écueils du temps, qu’il n’y avait d’autre retour à soi que dans ce dernier regard que jette le commun des mortels dans le miroir de l’être où passe, fugitive parmi « les choses périssables », la figure de l’ange.

 

Bonnard---L-atelier-aux-mimosas.jpg


La neuvième élégie

 

Pourquoi, s’il est loisible de mener ainsi jusqu’à terme notre bref

temps d’existence, laurier un peu plus vert que tout autre

sorte de verdure, avec de petites ondulations à chaque

bord de feuille (tel le sourire d’une brise)  : pourquoi, alors

devoir l’humain  et, évitant le destin,

se languir d’un destin ?…

 

Oh non parce qu’il y a du bonheur,

cet avantage prématuré d’une perte proche.

Non par curiosité, ou pour l’exercice du cœur

qui serait aussi dans le laurier…

 

Mais parce qu’être ici importe, et parce qu’apparemment

tout ce qui est d’ici nous réclame, tout ce périssable qui

étrangement nous concerne. Nous les plus périssables. Une fois

chaque chose, une fois seulement. Une fois et pas plus. Et nous aussi,

une fois. Jamais plus. Mais d'avoir été

une fois cela, même si ce ne fut qu'une fois :

avoir été de cette terre semble irrévocable.


© Pierre Bonnard

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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 00:32

Sur des chemins escarpés jusqu’à l’aridité de la pierre, André du Bouchet a délivré l’espace autour des mots en de grandes traînées sur les pages ou dans l’éclatement des mots dispersés comme poussières qui dansent sur les arêtes de l’air. Assuré de l’étrangeté de sa propre langue emportée au dehors, il n’a cessé de creuser « le papier comme une seconde terre ». De cette écriture du souffle projeté à la naissance du silence, il a noté les coups de dés dans de modestes carnets qui l’ont accompagné vers ces chemins qui ne mènent nulle part.


nicolas-de-stael.jpg

 

Météore

 

L’absence qui me tient lieu de souffle recommence à tomber sur les papiers comme de la neige. La nuit apparaît. J’écris aussi loin que possible de moi.

 

//

 

Relief

 

Aujourd’hui la lampe parle

 

elle a pris une couleur

violente

tout éclate et rayonne

et sert

jusqu’aux miettes

 

la soucoupe blanche

que je vois sur la table

que l’air modèle

 

la vérité morte

froide

vivante maintenant

 

et sans arrêt

 

à voix haute.


© Nicolas de Staël

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  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.

Recherche

L'Atelier du poème

◊ Ce qui témoigne que quelque chose s’est écrit, s’apparente ici à la figure irrégulière du poème se donnant à lire sur le glacis du papier ou bien l’écran en son rafraîchissement permanent.

 

◊ C’est la trace d’une présence dès lors évanouie, hormis les mots qui tentent d’en retenir l’empreinte. Son ultime destination n’a d’autre adresse que le saisissement d’un regard dans l’entrelacement des signes.

 

◊ Avec ce degré de considération accordé au grain d’une voix, vous êtes dans l’instant seul à en recueillir l’écho, cette résonnance qui parle à l’oreille du lecteur.

 

 Qui habite la voix patiente de la langue pour en faire son ultime demeure a le privilège de s’affranchir du temps. Telle une parole qui se découvre, jetée sur nos pas hésitants, la clarté seule devrait suffire.

 

◊ Avec ce peu de chose déployé dont le vol ressemble à un passage d’ombres insaisissables, « désaccordée, comme par la neige », résonne et nous atteint « la cloche dont on sonne pour le repas du soir ».

 

◊ La lumière ainsi retrouve son chemin et le simple bruit d’un ruisseau nous dévisage au détour d’un mot, d’une phrase posée là, en attente sur la page.

 

◊ Un instant sauvegardée, cette part du monde qui semblait perdue bruisse sur nos lèvres. Est-ce le fruit de l’air qui parle à notre oreille, ce dévoilement qui donne force vive en écho à des paroles que sépare le temps ?

Éclats De Voix