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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 16:02

Fidèle au temps de l’éclair, Roberto Juarroz a inauguré une évidence nouvelle, celle d’un périple poétique au long cours qui aura contribué à changer notre rapport à la réalité. De la chute promise aux êtres et aux choses, seul le poème par son pouvoir d’« explosion sous le langage » s’échappe et survit, à jamais dressé dans son vêtement de paroles.


paul-klee-expressioniste-couleur.jpg

 

Il pleut sur la pensée.

 

Et la pensée pleut sur le monde

comme les restes d’un filet décimé

dont les mailles ne parviennent pas à se rejoindre.

 

Il pleut dans la pensée.

 

Et la pensée déborde et pleut dans le monde,

comblant depuis le centre tous les récipients,

jusqu’aux plus grands et plus scellés.

 

Il pleut sous la pensée.

 

Et la pensée pleut sous le monde,

effaçant les soubassements des choses,

pour fonder à nouveau

l’habitation de l’homme et de la vie.

 

Il pleut sans la pensée.

 

Et la pensée

continue de pleuvoir sans le monde,

continue de pleuvoir sans la pluie,

continue de pleuvoir.

 

© Paul Klee 

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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 23:37

Funambule au pas pressé, Ossip Mandelstam n’a cessé de poursuivre « le bruit du temps », ce temps retourné par le soc du poème qui secoue les mots de leur fardeau d’habitudes. Demeuré dans la distance que ne sut garder Orphée, il n’a cessé de chercher le passage dans la béance des jours, loin du soleil changé en ténèbres. Sur la terre de l’exil, avant de rendre la poésie au silence, il prête encore sa voix à « l’ouïe des confins » où résonne « le verbe d’or mêlé de larmes ». Pour Paul Celan qui, en 1959, traduisit en allemand un choix de poèmes de Mandelstam, cette œuvre littéralement tirée « des profondeurs où elle avait sombré » se devait de renaître au jour, et de « nous toucher à nouveau aujourd'hui comme l'œuvre d'un naufragé ».


Kandinsky Improvisation 1910

 

Tel, esseulé, le rossignol dans la nuit bleue

célèbre les siens parmi la gent ailée,

tel par les combes, les vals et les collines

module et coule le silence des près,

 

il émaille et chatouille la grande nuit

et m'accompagne, solitaire désormais... oui

moi ! pose lacs et rets, distille la mémoire

à la mortelle angoisse qu'instille la déesse.

 

Ô iris de la peur !

Éther d’yeux clairvoyants au profond de l’éther

qu’enfouit la terre en son berceau de cendres aveugle

— ainsi toi, la fileuse, te voilà satisfaite !

En larmes, je l’affirme : tout le charme du monde

dure à peine ce que dure un battement de cils.

 
kandinsky-01

Sœurs — pesanteur et tendresse — vos signes sont semblables,
Abeilles et guêpes pour les lourdes roses.
L'homme agonise, brûlante la chaleur s’échappe du sable,
Sur de noires civières gît le soleil d'hier.

 

Ô ! lourds rayons de miel et vous tendres rets,
Soulever une pierre est plus aisé que de dire ton nom !
Je n’ai désormais d’autre raison de vivre
Que ce souci d’or : porter le poids du temps.

 

Comme une eau noire, je bois l'air qui se trouble.
Le soc laboure le temps, et la rose était la terre.
Lentement tourbillonnent, tressées en couronnes doubles,
Les roses — pesanteur et tendresse, les tendres et lourdes roses.



Сёстры — тяжестъ и нежностъ — одинаковы ваши приметы
медуницы и осы тяжёлую розу сосут.
Человек умирает, песок остывает согретый,
И вчерашнее солнце на черных носилках несут.

 

Ах, тажелые соты и нежные сеты,
Легче камень поднать, чем имя твоё повторить !
У меня остается одна забота на свете :
Золотая забота, как времени бремя избыть.

 

Словно темную воду я пью помутившийся воздух.
Время вспахано плугом, и роза землею была.
В медленном водовороте тяжелые нежные розы,
Розы тяжесть и нежность в двойные венки заплела.


Kandinsky Improvisation 1914

Je me lavais, de nuit, dans la cour.
Le ciel brillait d'âpres étoiles.
Plein jusqu'au bord, le tonneau refroidit,

Et la lueur est comme du sel sur la hache.


Le verrou est tiré sur le portail.
La terre est là, si rude dans la conscience.
En vain on chercherait plus pure trame

Que la vérité de cette toile fraîche.

Dans le tonneau, l'étoile fond comme du sel
Et l'eau froide se fait plus noire,
Et plus pure la mort, plus âcre le malheur,
Et la terre plus redoutable et plus vraie.


Mandelstamm-by-Moses-Nappelbaum.jpg

Je ne suis pas encore mort, ni seul, 
Tant qu'avec ma compagne mendiante 
Je jouis de l’immensité des plaines, 
De la brume, de la faim et des tempêtes de neige.


Dans la pauvreté fastueuse, la splendide misère, 
Je vis seul, apaisé et serein, 
Ces jours et ces nuits sont bénis 
Et le travail mélodieux est innocence. 
 
Malheureux est celui qu'un aboiement effraie 
Comme son ombre, et que le vent de l’hiver fauche, 
Et misérable celui qui, à demi vivant, 
Demande à son ombre un peu de charité.


© Wassily Kandinsky & photographie d'O. Mandelstam

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29 janvier 2011 6 29 /01 /janvier /2011 17:56

Un événement au sens de l’impossible a surgi avec Les Fleurs du Mal, il y a maintenant cent cinquante ans, dans l’horizon du langage tel que Charles Baudelaire s’en est emparé. Il a permis d’ouvrir la pensée des modernes à cet effort de traduction nécessaire à la manifestation de la réalité prosaïque du monde. Quand il s’est tourné du côté du poème en prose, Baudelaire a craint alors « d’avoir simplement réussi à dépasser les limites assignées à la Poésie ».


La-nuque-de-Misia-VUILLARD-1897-99.jpg

 

A une passante

 

La rue assourdissante autour de moi hurlait.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa, d'une main fastueuse

Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;


Agile et noble, avec sa jambe de statue.

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,

Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,

La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.


Un éclair... puis la nuit ! – Fugitive beauté

Dont le regard m'a fait soudainement renaître,

Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?


Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !

Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !

 

© Edouard Vuillard

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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 23:47

Exilée dans la tourmente de l’Histoire, Marina Tsvétaïéva a fait de son existence tout entière un manifeste poétique embrassant la rugueuse réalité couchée dans l’ornière du temps, traduction de l’impossible érigé en règle de vie.


Malevitch---snowstorm.jpg

 

Une fleur est accrochée à ma poitrine ;

Qui me l’a accrochée ? — Je ne sais plus.

Ma faim est insatiable

De tristesse, de passion, de mort.


Par le violoncelle, le grincement

Des portes et le tintement des verres,

Et par le cliquetis des éperons

Et le cri des trains de nuit —


Par le coup tiré à la chasse,

Par le grelot des troïkas —

Vous m’appelez, vous m’appelez,

Vous, que je n’aime pas !


Il est pourtant un délice :

J’attends celui qui le premier

Me comprendra enfin

Et tirera à bout portant.

 

© Kasimir Malévitch

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  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.

Recherche

L'Atelier du poème

◊ Ce qui témoigne que quelque chose s’est écrit, s’apparente ici à la figure irrégulière du poème se donnant à lire sur le glacis du papier ou bien l’écran en son rafraîchissement permanent.

 

◊ C’est la trace d’une présence dès lors évanouie, hormis les mots qui tentent d’en retenir l’empreinte. Son ultime destination n’a d’autre adresse que le saisissement d’un regard dans l’entrelacement des signes.

 

◊ Avec ce degré de considération accordé au grain d’une voix, vous êtes dans l’instant seul à en recueillir l’écho, cette résonnance qui parle à l’oreille du lecteur.

 

 Qui habite la voix patiente de la langue pour en faire son ultime demeure a le privilège de s’affranchir du temps. Telle une parole qui se découvre, jetée sur nos pas hésitants, la clarté seule devrait suffire.

 

◊ Avec ce peu de chose déployé dont le vol ressemble à un passage d’ombres insaisissables, « désaccordée, comme par la neige », résonne et nous atteint « la cloche dont on sonne pour le repas du soir ».

 

◊ La lumière ainsi retrouve son chemin et le simple bruit d’un ruisseau nous dévisage au détour d’un mot, d’une phrase posée là, en attente sur la page.

 

◊ Un instant sauvegardée, cette part du monde qui semblait perdue bruisse sur nos lèvres. Est-ce le fruit de l’air qui parle à notre oreille, ce dévoilement qui donne force vive en écho à des paroles que sépare le temps ?

Éclats De Voix