Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /



Nasser Assar, aquarelle, 2007


La leçon du jour

&CRIS-&CRIT 2

Alain FABRE-CATALAN

 

Note de lecture : Revue Alsacienne de Littérature, septembre 2004

 

Ce nouveau recueil se veut le prolongement de &cris-&crit, L’écriture ou le corps voisé (2001) dont nous avons rendu compte dans le numéro 77 de la Revue. De la même façon il se présente comme une suite de strophes brèves scandées par l’impératif : “écris”, dans lesquelles l’objet du poème n’est jamais que son écriture même. Mais ici en plus des références mallarméennes — la vocation poétique d’Alain Fabre-Catalan est née de la découverte de Mallarmé — se reconnaissent d’autres allusions, à Rimbaud — “ô royaume de clarté / tu ravives la saison des départs” — ou à Apollinaire — “visible soleil égorgé sur le seuil” — par exemple. Et plus que la corrélation entre les cris et l’écrit, et entre le son et les sens, s’affirme ici celle entre poésie et lumière, entre aube et enfance, arrachées à la nuit et à l’oubli. Le poème s’y présente comme “la lumière des signes” qui “ne ressurgit qu’au détour de l’instant”. Ces courtes strophes tentent de capter “dans le balbutiement”, “la brièveté de l’envol” et “l’infime lueur / de la phrase qui meurt”. La poésie est œuvre de vigilance et le poète se fait veilleur, sentinelle à l’affût du surgissement de “la haute note jaune”. Il “suit l’exode du poème / d’un mot à l’autre poussant l’étrave dans le blanc”.

Paul Schwartz

 
 

&cris

dans la fièvre et la hâte

les mots de ce temps qui n’aura jamais été

sinon le murmure ébloui d’une barque

 

au bras du fleuve dans le miroitement des eaux

marchant vers l’estuaire


&cris

la montée des couleurs

éparses moissons chargées de gravité

ô mère des illuminations

qu’un même souffle anime

 

ton corps haut dressé contre la vague

tu jettes un défi au vent de l’oubli


&cris

ce qui advint d’un reste de neige

d’un sang craché au dehors

tu emplis la nuit plus que clarté originelle

 

dans le surplomb du jour qui vient

te voici rendu à toi-même


◊ ◊ ◊


 
Nasser-Assar--nuagisme.jpg

 

AVANT L’ÉVEIL

Alain FABRE-CATALAN

 

Note de lecture : Revue Alsacienne de Littérature, mars 2002

 

“AVANT L’ÉVEIL” s’inscrit dans la poétique que l’auteur a présentée dans son recueil “&CRIS-&CRIT”. Mais il s’agit d’une composition musicale en trois mouvements : rubato, ostinato et da capo qui articulent les trois mouvements du Devisement des jours, d’Avant l’éveil et d’Intérieur nuit, poème d’amour qui chante la mémoire toujours renaissante d’une aimée perdue (“ta beauté qui cherche à poindre/ parmi l’écheveau de la nuit”) et à la fois poème du chant qui célèbre “les méandres de l’attente”, “l’éclat nocturne des paroles en lisière” et “les paroles assaillies d’une aube qui survécut”. Ici rien n’est jamais directement nommé d’une façon univoque. Tout est toujours suggéré (toujours Mallarmé donc) par le biais d’adjacences multiples, par la surimposition d’images empruntant aux divers registres du jour et de la nuit, des ténèbres et de la lumière, de la neige et du sang, de la mort et de la vie, et par la récurrence des figures floues du fleuve qui s’écoule, de la barque qui vogue et de la silhouette vague d’une femme dont “la bouche flotte/ sur les eaux noires”. La quatrième de couverture cite Francis Ponge : “La poésie se trouve dans les brouillons acharnés de ceux qui espèrent”. Tel est bien en effet le propos d’Alain Fabre-Catalan.

Paul Schwartz

 

 

RUBATO

 

Visage d’insouciante clarté

l’ombre est lasse de t’attendre

qui verse là-bas sur l’horizon

son pesant de paroles

 

coupe de vers sans nombre

nuages sur la brèche

 

tu es la nuit toute entière délivrée

dans mes yeux

soleil ébloui à fendre l’âme

 

 

Le ciel est sur tes lèvres

un corps qui s’abandonne

dans la barque immobile

 

au matin d’eau noire

tu dérives à l’écart silence ébruité

sous ta robe le vent murmure

à la pointe de tes seins

 

l’éblouissement du fleuve

épelle toutes choses

 

 

◊ ◊ ◊

 

Claude-Garache---Feature.png

 

AVANT L’ÉVEIL

Alain FABRE-CATALAN

 

Texte paru sur le site de Radio-France.fr, novembre 2001

 

LA DÉDICACE DE L’AUTEUR : “AVANT L’ÉVEIL” se réfère à des lieux qui m’ont choisi, où il n’y a rien à conquérir sinon la liberté d’aller et de venir en quête du visible, avec la volonté d’écrire qui s’expose au plus près de cette raison de vivre, à chacun dévolue. Dans ces poèmes qui s’abandonnent au lecteur comme par mégarde, où suis-je et comment le dire à portée de voix ? Entre l’ici et l’ailleurs, j’ai retrouvé la part de l’ombre qui se retranche avec le jour comme autant de débris d’un rêve qui ne cesse de grandir pour s’évaporer, nuit après nuit, telle une apostrophe muette, une sorte d’épiphanie célébrant par son éclat l’éphémère et le périssable. J’écris pour ainsi dire d’un trait, passant la ligne toujours répétée dans son frémissement sonore où trébuche l’énigme à mots couverts. Ces pages entremêlées invitent au voyage comme on dort en plein jour dans une attente qui retient notre désir d’éblouissement. Ce recueil qui travaille à saisir le tempo secret des instants voudrait inventer son lecteur. Faudra-t-il qu’il s’attarde par quelque tremblant espoir pour entrer dans ces moments de naissance absolue qui s’ancrent au-delà du lieu géographique où je vis, dans un espace absent que figurent la mer et ses chemins de ronde, emporté par la houle de l’écriture — cette traversée est rien moins que périlleuse. “Au bout du voyage/à peine avouable est la nuit/où demeure abrité le témoin des instants/dans le retranchement de ce qui fut un jour/visible amoncellement des paroles/sur les récifs du temps/l’escale est sans retour sous la voile qui bat/si bruissante écume qui se puisse lire/tu inventes des chemins de ronde”. Pour qui voudra me lire, j’ai inscrit dans l’espace du livre ces lieux chargés d’oubli et d’émotion que sont les cimetières juifs en déshérence sur la terre d’Alsace d’où seule une rumeur s’évade qui dit qu’il faut se taire. Comme la Gradiva, elle va de l’avant, “l’élastique ondulation” du poème qui s’écrit depuis ce lieu où rien ne passe ni ne tressaille. Ainsi s’est présenté le livre en ses affleurements de paroles à ras de terre, surgissement d’un lieu appelant les autres jusque dans leurs plus obscures défaillances. A supposer que vous preniez le temps de tourner ces pages comme feuilles volantes, il n’y aura d’autre façon pour la pensée d’être capturée sur les hauteurs du jour que d’entrer dans l’égarement du poème en suivant le tracé d’une phrase qui tire à sa fin et vous saisit à l’improviste entre veille et sommeil. La musique même de l’air est sur toutes les bouches, il n’est que de l’entendre pour se mettre en chemin. Pas même un chant, le simple tremblement de la voix que je porte avec moi comme une ombre.

                                      Alain Fabre-Catalan

 

◊ ◊ ◊


 Mallarme-manuscrit.jpg

 

&CRIS-&CRIT

 L’écriture ou le corps voisé

Alain FABRE-CATALAN

 

Note de lecture : Revue Alsacienne de Littérature, mars 2002

 

Maintenant bien connu des lecteurs de la Revue Alsacienne de Littérature, qui a présenté un certain nombre de ses poèmes et de ses traductions de Trakl et de Celan, Alain Fabre-Catalan vient de publier un premier recueil dans la collection des Cahiers du Loup bleu aux éditions Lieux-Dits à Strasbourg. “&CRIS-&CRIT” développe une poétique. La double esperluette à l’initiale (allusion à la revue de Michel Deguy ?) suggère une corrélation entre les cris et l’écrit. Mais la succession des brèves strophes scandées par l’impératif “écris”, par cette injonction d’écrire que reçoit ou que se donne le poète, récuse toute référence à la poétique expressionniste ou artaldienne du cri. Ni confession ou profession romantiques ni non plus jubilation d’une pure perfection formelle, ces poèmes se veulent un “hommage à Stéphane Mallarmé” et à sa requête d’une poésie pure où le moi s’abolisse au profit de la quête d’un salut par le verbe. Le poème n’y récite jamais que le pur avènement du poème. Le sous-titre du recueil : “L’écriture ou le corps voisé”, où l’adjectif, emprunté au jargon de la phonétique, désigne “la vibration des cordes vocales dans la réalisation d’un phonème” (Larousse), insiste sur l’enracinement des sons : “écris l’affleurement des signes/ dans la pulsation des noirs”... “écris la volée des signes”... “pour que vienne à toi l’écume des corps ébruités/ dans le plein jour des signes”. Ce que signale le poète, c’est l’amont obscur en chacun de nous de notre propre voix, c’est aussi “dans le spasme du chant” l’épiphanie de la mystérieuse clarté des mots.

Paul Schwartz

 

 

&cris

de vives voix

en un sens éparses lettres d’encre

apparente lumière gisant au mystère

du coeur plus que plomb au bas de casse

 

pour que vienne à toi l’écume des corps ébruités

dans le plein jour des signes

 

 

&cris

la somme des murmures

souffle délivré sous l’écorce des mots

 

l’éphémère à la mer s’en retourne

comme on dit de la neige qu’elle tombe


&cris

dans les plis de la phrase

traversée de haute lutte l’orgueil du chant

langue prise au rebond d’une rumeur

 

cantabile est la voix qui s’attarde

au berceau de tes lèvres

 


La-malle-de-Pessoa.jpg 

◊ ◊ ◊

Partager cette page

Repost 0
Published by

Présentation

  • : Demeure nomade
  • Demeure nomade
  • : Anthologie personnelle - Chroniques - Publications - Traductions
  • Contact

Blog D'alain Fabre-Catalan

  • Blog d'Alain Fabre-Catalan
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.

Recherche

L'Atelier du poème

◊ Ce qui témoigne que quelque chose s’est écrit, s’apparente ici à la figure irrégulière du poème se donnant à lire sur le glacis du papier ou bien l’écran en son rafraîchissement permanent.

 

◊ C’est la trace d’une présence dès lors évanouie, hormis les mots qui tentent d’en retenir l’empreinte. Son ultime destination n’a d’autre adresse que le saisissement d’un regard dans l’entrelacement des signes.

 

◊ Avec ce degré de considération accordé au grain d’une voix, vous êtes dans l’instant seul à en recueillir l’écho, cette résonnance qui parle à l’oreille du lecteur.

 

 Qui habite la voix patiente de la langue pour en faire son ultime demeure a le privilège de s’affranchir du temps. Telle une parole qui se découvre, jetée sur nos pas hésitants, la clarté seule devrait suffire.

 

◊ Avec ce peu de chose déployé dont le vol ressemble à un passage d’ombres insaisissables, « désaccordée, comme par la neige », résonne et nous atteint « la cloche dont on sonne pour le repas du soir ».

 

◊ La lumière ainsi retrouve son chemin et le simple bruit d’un ruisseau nous dévisage au détour d’un mot, d’une phrase posée là, en attente sur la page.

 

◊ Un instant sauvegardée, cette part du monde qui semblait perdue bruisse sur nos lèvres. Est-ce le fruit de l’air qui parle à notre oreille, ce dévoilement qui donne force vive en écho à des paroles que sépare le temps ?

Éclats De Voix