Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 01:13

Prise dans les contradictions de son enracinement dans la réalité de son époque, la poésie de Trakl constitue à elle seule un monde peuplé de signes qui interrogent le destin comme élément d’un langage premier. Elle participe d’une voix unique à l’immense révolte de l’être contre la rationalité et les formes de pensées dominantes en cette fin de dix-neuvième siècle où apparaît, « voyageur dans le vent noir », celui qui affirmait volontiers : « Je ne suis qu’à moitié né ». À ce drame intérieur aiguisé d’ombre, seule la mort pouvait répondre, une mort qui anéantit la mort elle-même, « in sanfter Umnachtung », cette « douce folie » rendant plus vive l’attente de l’être qui se dérobe, avec une ardeur redoublée tout au long du chemin, d’une ivresse dernière traversant la nuit. Ainsi devait disparaître Georg Trakl, un soir de novembre 1914, suite à son internement à l’hôpital militaire de Cracovie, emporté on ne sait vers quel silence « au long du fleuve azur », comme pour s’affranchir à jamais de cette énigme qui l’avait fait naître un jour, quelques 27 ans plus tôt, à Salzbourg le 3 février 1887.

 

Kokoschka - Bride-of-the-wind-1914



Chant d’un merle captif

À Ludwig von Ficker

 

Souffle obscur dans les vertes ramures.

De minuscules fleurs bleues inondent le visage

Du solitaire, le pas d’or

S’en va mourant sous l’olivier.

S’envole la nuit de son aile ivre.

Si douce saigne l’humilité,

Rosée qui lentement s’égoutte de la ronce fleurie.

De ses bras radieux, la pitié

Enserre un cœur qui se brise.

 

(Avril 1914)

 

 

Gesang einer gefangenen Amsel

Für Ludwig von Ficker

 

Dunkler Odem im grünen Gezweig.

Blaue Blümchen umschweben das Antlitz

Des Einsamen, den goldnen Schritt

Ersterbend unter dem Ölbaum.

Aufflattert mit trunknem Flügel die Nacht.

So leise blutet Demut,

Tau, der langsam tropft vom blühenden Dorn.

Strahlender Arme Erbarmen

Umfängt ein brechendes Herz.

(Traduction parue en 1998 dans le n°62 de la Revue Alsacienne de Littérature)



Oskar-Kokoschka-Knight-Errant.jpg


Les tournesols

 

Ô vous fleurs d’or solaire

Avec ferveur prêtes à périr,

Vous humbles sœurs,

Par un tel silence

S’achève l’année d’Hélian

Au froid des cimes.

 

Alors pâlit sous les baisers

Son front ivre

Parmi l’éclat d’or

De ces fleurs de tristesse

L’obscurité muette

Se saisit de l’esprit.

 

(Juillet 1914)

 

 

Die Sonnenblumen

 

Ihr goldenen Sonnenblumen,

Innig zum Sterben geneigt,

Ihr demutsvollen Schwestern

In solcher Stille

Endet Helians Jahr

Gebirgiger Kühle.

 

Da erbleicht von Küssen

Die trunkne Stirne ihm

Inmitten jener goldenen

Blumen der Schwermut

Bestimmt den Geist

Die schweigende Finsternis.

 

© Oskar Kokoschka - La fiancée du vent
 

Repost 0
Published by Blog d'Alain Fabre-Catalan - dans Passeurs de rives
commenter cet article
14 avril 2013 7 14 /04 /avril /2013 23:14

Entraîné par « cette longue légende » qui lui apparut « peut-être » sur un chemin « englouti d’avance », Charles Racine a vécu l’aventure d’un corps en équilibre sur le fil de l’exil, tenu à ce pas au-delà « qui précipite la route hors du pas » jusqu’à l’égarement. De l’ombre envahissante à la lumière à défricher dans la forêt du temps, le geste de l’écriture par instant l’accompagne avant d’aller se perdre là où rien ne signifie plus, sinon ce « lieu dont le corps est écarté ». Ainsi le heurt des mots pareils à des éboulements traverse ses poèmes qui recèlent l’espace posthume de la parole et son évidence dernière. De cette flamme aiguisée, que reste-t-il par-delà la vie et son effusion sans retour ? Plus qu’un balbutiement, le terme de la clarté si longtemps espérée, cette lueur qui s’accroche aux arêtes vives d’une écriture dénudée, en une manière de naufrage entre le dehors et le dedans, le « sujet » se faisant l’exacte « clairière de son corps ». Aux limites du présent, le voici revenu au grand jour, Charles Racine, tel un « ciel étonné qu’aussitôt la lettre hospitalise sur une portée de l’extase », dans l’attente d’un à venir du temps.

BACON-Te-te-VI---1949.jpg


Je suis l'aristocrate

aucun geste n'échappe

aux cordes qui accompagnent la main

aucun mouvement des doigts

n'échappe à ces cordes

 

luth sculpté de verdure

tu déchiffres


les airs des poètes

tu les lis les airs

qu'eux-mêmes

ne peuvent déchiffrer

ne peuvent lire

car il n'y a pas de lecture

pour les poètes

 

(1963)

 

 

Ce geste in extremis

   qu’absorba pourtant l’abîme

      Ce geste in extremis abonde

         qu’absorbe pourtant l’abîme

envahisse se répande

détériore ce papier rejoigne et colore

mon sang noces amères encre

se répandent animent un breuvage

Éloigne-toi, en dormant, de ma bouche,

dans la verdure qui ne s’éveille verte

sur le sable 
Des poèmes s’intercèdent sur les pans

meurtris de la lèvre pendus à la chaîne

de cette grille t’entrechoquant dans les murs

dont la croche saigne sur la saison définitive

 

(1963)


 

Poésie tu donnes lieu à la rescision

Tu l’accomplis cet acte

Que ne me reste-t-il quelque mie sur la page

Poésie tu es pulpe jusqu’à même les contours de ton corps

Présence tranchante d’avoisinage

du corps méditatif qu’elle assume d’ailleurs incorpore

Que ne me reste-t-il quelque mie sur la page

sinon que rapatriant qui ne vient dans mes poches

le crayon se déploie dans l’hypnose sèche

moi au bas de ses moyens du bas de ses moyens

regardant vers le stylite

Je ne suis que cette girouette

qui parfois déploie un bras qui l’attrape

à la nuque qui ne laisse rien

 

(1964)



 
GIACOMETTI-Diego.jpg

Les signes à pleines mains dressent

leurs barrières dans la houle

Un divin naufrage est souhaité

mais le poème est face à ces lames

qu’abandonne la mer qui se retire

Économie du trait évoquant le relief

Des mains adressent leur paume

au pont qui chante et s’illumine

dans la voirie



mon traîneau d’enfance s’est perdu

je pleure plus fort que d’enfance

je l’avais alors pleuré ce traîneau

je le pleure plus fort que de neige

je ne saurai jamais le breuvage

dont je suis en reste

qui me cède à l’écart

où
 j’emblave une panique



GIACOMETTI-L-Homme-qui-marche-1.jpg

Le poème infrangible

mûrit dans l’oubli

où je le tiens à mon âme défendante

 

N’était cet art muet

où il s’ordonne et se contient

j’avancerais la main

 

L’amour ne s’inscrit nulle part

casseur de pierre

ne t’inscrit nulle part

(1964)

© Alberto Giacometti & Francis Bacon

Repost 0
Published by Blog d'Alain Fabre-Catalan - dans Passeurs de rives
commenter cet article
15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 22:18

Comme « un contre-chant disloqué » qui descend dans la gorge, la poésie de Jacques Dupin tourne résolument le dos au mystère salvateur de la langue. La récitation vaine du mythe nous éloigne de la peau des choses livrées à l’effondrement et à leur « foisonnante et meurtrière illisibilité ». L’avènement abrupt du poème obéit à l’implacable scansion de l’éboulis, à la loi de la ruine, à la chute qui résonne dans l’échancrure de la parole. Tendu à la pointe de lui-même, le poème n’a d’autre issue que sa perte dans le vague, à l’écart où se dessine le vœu d’obscurité que formule Jacques Dupin sous la trame brisée des mots. Pour celui qui écrit comme il marche « en boitant », il s’agit d’« extraire le corps de sa gangue de terre brûlée, de terre écrite ».


Joan Miro Constellations

GRAND VENT

 

Nous n'appartenons qu'au sentier de montagne

Qui serpente au soleil entre la sauge et le lichen

Et s'élance à la nuit, chemin de crête,

A la rencontre des constellations.

Nous avons rapproché des sommets

La limite des terres arables.

Les graines éclatent dans nos poings.

Les flammes rentrent dans nos os.

Que le fumier monte à dos d'hommes jusqu'à nous !

Que la vigne et le seigle répliquent

A la vieillesse du volcan !

Les fruits de l'orgueil, les fruits du basalte

Mûriront sous les coups

Qui nous rendent visibles.

La chair endurera ce que l'œil a souffert,

Ce que les loups n'ont pas rêvé

Avant de descendre à la mer.

 

 

À PIERRE REVERDY

 

J’adhère à cette plaque de foyer
je rends ton enfant à la vague
je tourne le dos à la mer.
 
Reconquise sur le tumulte et le silence
également hostiles,
la parole mal équarrie mais assaillante
brusquement se soulève
et troue l’air assombri par un vol compact
de chimères.
Le tirant d’obscurité du poème
redresse la route effacée.
 
Il neige au-dessus des mots.
Après tant de voyages violents
entre la table et la fenêtre ouverte,
toutes choses et ta soif devinrent transparence
et profonde allégresse obscure...
Il neige au-dessus de nous :
ce que tu taisais, je l’entends.

 
Joan Miro The garden 2

LE RACCOURCI

 

Franchi le soupirail,

Passé le raclement des pelles

Et l’écume des tombeaux,

J’écrirai comme elle jaillit,

 

Vertigineuse, gutturale,

 

Debout contre ce bois qui se fend,

Ma table renversée, la porte du toril.

 

En effet la fraîcheur est tirée…

 

 

L’ISSUE DÉROBÉE

 

Marmonnement

 

profonde route ravinée du soleil

 

l’un de nous s’appauvrit et nous devance

une immense aversion pendulaire

le tirant

 

de son propre puits paludéen

le tirant

 

l’un de nous

que chaque mot torride a saisi

 

Une forêt nous précède

et nous tient lieu de corps

 

et modifie les figure et dresse

la grille

d’un supplice spacieux

 

où l’on se regarde mourir

avec des forces inépuisables

 

mourir revenir

à la pensée de son reflux compact

 

comme s’écrit l’effraction, le soleil

toujours au cœur et à l’orée

de grands arbres transparents


J. Dupin par F. Bacon 

 

L’INITIALE

 

Poussière fine et sèche dans le vent,
Je t’appelle, je t’appartiens,
Poussière, trait pour trait,
Que ton visage soit le mien,
Inscrutable dans le vent.



LA NUIT GRANDISSANTE

Sous la roche elle se tient, secrète
la source qui commande
d'anticiper sur son jaillissement

 

© Joan Miró & Francis Bacon

Repost 0
Published by Blog d'Alain Fabre-Catalan - dans Passeurs de rives
commenter cet article
21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 15:24

« Comme la feuille que le fleuve emporte », Jorge Luis Borges a traversé le labyrinthe des jours qui furent siens jusqu’à se perdre dans le déclin du siècle dont les échos nous parviennent encore, éclats de voix mêlés aux accents argentins de la milonga. « Déjà l’ombre a scellé les miroirs qui redoublent la fiction des choses » écrit-il, avec le regard du clairvoyant, ce regard de voyant qui n’est pas de l’ordre du visible mais qui « contemple » le soleil de face pour tenter de regagner l’éternité des êtres et des lieux.

 

Nicolas de Staël - Dédale

 

MILONGA DE JACINTO CHICLANA

Je me souviens, il y a longtemps,
Une nuit à Balvanera
Que quelqu’un a lâché un nom :
C’était Jacinto Chiclana.

Il fut également question
D’un coin de rue et d’un poignard ;
Les lames croisées, leur éclat,
Les années nous les laissent voir.

Qui peut savoir pourquoi ce nom
Ne cesse pas de me hanter ;
Moi j’aurais bien aimé connaître
Cet homme et ce qu’il a été.

D’un caractère mesuré 
Je le vois grand et accompli,
Et sans un mot plus haut que l’autre
Capable de jouer sa vie.

Personne qui d’un pas si ferme
Ait jamais marché sur la terre ;
Personne qui fut comme lui
Et dans l’amour et dans la guerre.

Sur le jardin et sur la cour
Sont les tours de Balvanera ;
Á un coin de rue comme un autre
Le hasard de cette mort-là.

Il n’y a que Dieu pour savoir
De quelle trempe était cet homme ;
Messieurs, en ce moment je chante
Ce que dit le nom qui le nomme.

L’espérance n’est jamais vaine
Toujours est meilleur le courage;

Cette milonga que voilà
Est pour Jacinto Chiclana.

 

Nicolas-de-Stael---Composition-2.jpg

 

MILONGA DE JACINTO CHICLANA

Me acuerdo. Fue en Balvanera,
En una noche lejana
Que alguien dejó  caer el nombre
De un tal Jacinto Chiclana.

Algo se dijo también
De una esquina y de un cuchillo ;
Los años nos dejan ver
El entrevero y el brillo.

Quién sabe por qué razón
Me anda buscando ese nombre ;
Me gustaría saber
Cómo habra sido aquel hombre.

Alto lo veo y cabal,
Con el alma comedida,
Capaz de no alzar la voz
Y de jugarse la vida

Nadie con paso más firme
Habrá pisado la tierra ;
Nadie habrá habido como él
En el amor y en la guerra.

Sobre la huerta y el patio
Las torres de Balvanera
Y aquella muerte casual
En una esquina cualquiera.

Sólo Dios puede saber
La laya fiel de aquel hombre ;
Señores, yo estoy cantando
Lo que se cifra en el nombre.

Siempre el coraje es mejor,
La esperanza nunca es vana ;
Vaya pues esta milonga
Para Jacinto Chiclana.

 

Nicolas-de-Stael---Composition.jpg

 

LE RÉVEIL 

C’est la clarté, j’émerge lourdement, 
De mes rêves vers le rêve habituel 
Et les choses retrouvent, rituel, 
Leur espace attendu, lorsque au présent 
Converge, immense, accablant, le nuage 
Du passé : les siècles de migrations 
De l’oiseau et de l’homme, les légions 
Détruites par l’épée, Rome et Carthage. 
Elle revient aussi ma quotidienne histoire : 
Ma voix, mon visage, ma peur, mon sort. 
Si cet autre réveil, qui est la mort, 
Pouvait m’apporter un temps sans mémoire 
De mon nom, de tout ce qui fut ma vie !  
Si ce matin-là pouvait être l’oubli !

 

Nicolas-de-Stael---Sicile-1954.jpg

 

EL DESPERTAR

 

Entra la luz y asciendo torpemente
De los sueños al sueño compartido
Y las cosas recobran su debido
Y esperado lugar y en el presente
Converge abrumador y vasto el vago
Ayer: las seculares migraciones
Del pájaro y del hombre, las legiones
Que el hierro destruyó: Roma y Cartago.
Vuelve también mi cotidiana historia:
Mi voz, mi rostro, mi temor, mi suerte.
¡Ah, si aquel otro despertar la muerte
Me deparara un tiempo sin memoria
De mi nombre y de todo lo que he sido!
¡Ah, si en esa mañana hubiera olvido!


© Nicolas de Staël

Repost 0
Published by Blog d'Alain Fabre-Catalan - dans Passeurs de rives
commenter cet article

Présentation

  • : Demeure nomade
  • Demeure nomade
  • : Anthologie personnelle - Chroniques - Publications - Traductions
  • Contact

Blog D'alain Fabre-Catalan

  • Blog d'Alain Fabre-Catalan
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.

Recherche

L'Atelier du poème

◊ Ce qui témoigne que quelque chose s’est écrit, s’apparente ici à la figure irrégulière du poème se donnant à lire sur le glacis du papier ou bien l’écran en son rafraîchissement permanent.

 

◊ C’est la trace d’une présence dès lors évanouie, hormis les mots qui tentent d’en retenir l’empreinte. Son ultime destination n’a d’autre adresse que le saisissement d’un regard dans l’entrelacement des signes.

 

◊ Avec ce degré de considération accordé au grain d’une voix, vous êtes dans l’instant seul à en recueillir l’écho, cette résonnance qui parle à l’oreille du lecteur.

 

 Qui habite la voix patiente de la langue pour en faire son ultime demeure a le privilège de s’affranchir du temps. Telle une parole qui se découvre, jetée sur nos pas hésitants, la clarté seule devrait suffire.

 

◊ Avec ce peu de chose déployé dont le vol ressemble à un passage d’ombres insaisissables, « désaccordée, comme par la neige », résonne et nous atteint « la cloche dont on sonne pour le repas du soir ».

 

◊ La lumière ainsi retrouve son chemin et le simple bruit d’un ruisseau nous dévisage au détour d’un mot, d’une phrase posée là, en attente sur la page.

 

◊ Un instant sauvegardée, cette part du monde qui semblait perdue bruisse sur nos lèvres. Est-ce le fruit de l’air qui parle à notre oreille, ce dévoilement qui donne force vive en écho à des paroles que sépare le temps ?

Éclats De Voix