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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 15:24

« Comme la feuille que le fleuve emporte », Jorge Luis Borges a traversé le labyrinthe des jours qui furent siens jusqu’à se perdre dans le déclin du siècle dont les échos nous parviennent encore, éclats de voix mêlés aux accents argentins de la milonga. « Déjà l’ombre a scellé les miroirs qui redoublent la fiction des choses » écrit-il, avec le regard du clairvoyant, ce regard de voyant qui n’est pas de l’ordre du visible mais qui « contemple » le soleil de face pour tenter de regagner l’éternité des êtres et des lieux.

 

Nicolas de Staël - Dédale

 

MILONGA DE JACINTO CHICLANA

Je me souviens, il y a longtemps,
Une nuit à Balvanera
Que quelqu’un a lâché un nom :
C’était Jacinto Chiclana.

Il fut également question
D’un coin de rue et d’un poignard ;
Les lames croisées, leur éclat,
Les années nous les laissent voir.

Qui peut savoir pourquoi ce nom
Ne cesse pas de me hanter ;
Moi j’aurais bien aimé connaître
Cet homme et ce qu’il a été.

D’un caractère mesuré 
Je le vois grand et accompli,
Et sans un mot plus haut que l’autre
Capable de jouer sa vie.

Personne qui d’un pas si ferme
Ait jamais marché sur la terre ;
Personne qui fut comme lui
Et dans l’amour et dans la guerre.

Sur le jardin et sur la cour
Sont les tours de Balvanera ;
Á un coin de rue comme un autre
Le hasard de cette mort-là.

Il n’y a que Dieu pour savoir
De quelle trempe était cet homme ;
Messieurs, en ce moment je chante
Ce que dit le nom qui le nomme.

L’espérance n’est jamais vaine
Toujours est meilleur le courage;

Cette milonga que voilà
Est pour Jacinto Chiclana.

 

Nicolas-de-Stael---Composition-2.jpg

 

MILONGA DE JACINTO CHICLANA

Me acuerdo. Fue en Balvanera,
En una noche lejana
Que alguien dejó  caer el nombre
De un tal Jacinto Chiclana.

Algo se dijo también
De una esquina y de un cuchillo ;
Los años nos dejan ver
El entrevero y el brillo.

Quién sabe por qué razón
Me anda buscando ese nombre ;
Me gustaría saber
Cómo habra sido aquel hombre.

Alto lo veo y cabal,
Con el alma comedida,
Capaz de no alzar la voz
Y de jugarse la vida

Nadie con paso más firme
Habrá pisado la tierra ;
Nadie habrá habido como él
En el amor y en la guerra.

Sobre la huerta y el patio
Las torres de Balvanera
Y aquella muerte casual
En una esquina cualquiera.

Sólo Dios puede saber
La laya fiel de aquel hombre ;
Señores, yo estoy cantando
Lo que se cifra en el nombre.

Siempre el coraje es mejor,
La esperanza nunca es vana ;
Vaya pues esta milonga
Para Jacinto Chiclana.

 

Nicolas-de-Stael---Composition.jpg

 

LE RÉVEIL 

C’est la clarté, j’émerge lourdement, 
De mes rêves vers le rêve habituel 
Et les choses retrouvent, rituel, 
Leur espace attendu, lorsque au présent 
Converge, immense, accablant, le nuage 
Du passé : les siècles de migrations 
De l’oiseau et de l’homme, les légions 
Détruites par l’épée, Rome et Carthage. 
Elle revient aussi ma quotidienne histoire : 
Ma voix, mon visage, ma peur, mon sort. 
Si cet autre réveil, qui est la mort, 
Pouvait m’apporter un temps sans mémoire 
De mon nom, de tout ce qui fut ma vie !  
Si ce matin-là pouvait être l’oubli !

 

Nicolas-de-Stael---Sicile-1954.jpg

 

EL DESPERTAR

 

Entra la luz y asciendo torpemente
De los sueños al sueño compartido
Y las cosas recobran su debido
Y esperado lugar y en el presente
Converge abrumador y vasto el vago
Ayer: las seculares migraciones
Del pájaro y del hombre, las legiones
Que el hierro destruyó: Roma y Cartago.
Vuelve también mi cotidiana historia:
Mi voz, mi rostro, mi temor, mi suerte.
¡Ah, si aquel otro despertar la muerte
Me deparara un tiempo sin memoria
De mi nombre y de todo lo que he sido!
¡Ah, si en esa mañana hubiera olvido!


© Nicolas de Staël

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Published by Blog d'Alain Fabre-Catalan - dans Passeurs de rives
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  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.

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L'Atelier du poème

◊ Ce qui témoigne que quelque chose s’est écrit, s’apparente ici à la figure irrégulière du poème se donnant à lire sur le glacis du papier ou bien l’écran en son rafraîchissement permanent.

 

◊ C’est la trace d’une présence dès lors évanouie, hormis les mots qui tentent d’en retenir l’empreinte. Son ultime destination n’a d’autre adresse que le saisissement d’un regard dans l’entrelacement des signes.

 

◊ Avec ce degré de considération accordé au grain d’une voix, vous êtes dans l’instant seul à en recueillir l’écho, cette résonnance qui parle à l’oreille du lecteur.

 

 Qui habite la voix patiente de la langue pour en faire son ultime demeure a le privilège de s’affranchir du temps. Telle une parole qui se découvre, jetée sur nos pas hésitants, la clarté seule devrait suffire.

 

◊ Avec ce peu de chose déployé dont le vol ressemble à un passage d’ombres insaisissables, « désaccordée, comme par la neige », résonne et nous atteint « la cloche dont on sonne pour le repas du soir ».

 

◊ La lumière ainsi retrouve son chemin et le simple bruit d’un ruisseau nous dévisage au détour d’un mot, d’une phrase posée là, en attente sur la page.

 

◊ Un instant sauvegardée, cette part du monde qui semblait perdue bruisse sur nos lèvres. Est-ce le fruit de l’air qui parle à notre oreille, ce dévoilement qui donne force vive en écho à des paroles que sépare le temps ?

Éclats De Voix