Samedi 21 janvier 2012 6 21 /01 /Jan /2012 15:24

« Comme la feuille que le fleuve emporte », Jorge Luis Borges a traversé le labyrinthe des jours qui furent siens jusqu’à se perdre dans le déclin du siècle dont les échos nous parviennent encore, éclats de voix mêlés aux accents argentins de la milonga. « Déjà l’ombre a scellé les miroirs qui redoublent la fiction des choses » écrit-il, avec le regard du clairvoyant, ce regard de voyant qui n’est pas de l’ordre du visible mais qui « contemple » le soleil de face pour tenter de regagner l’éternité des êtres et des lieux.

 

Nicolas de Staël - Dédale

 

MILONGA DE JACINTO CHICLANA

Je me souviens, il y a longtemps,
Une nuit à Balvanera
Que quelqu’un a lâché un nom :
C’était Jacinto Chiclana.

Il fut également question
D’un coin de rue et d’un poignard ;
Les lames croisées, leur éclat,
Les années nous les laissent voir.

Qui peut savoir pourquoi ce nom
Ne cesse pas de me hanter ;
Moi j’aurais bien aimé connaître
Cet homme et ce qu’il a été.

D’un caractère mesuré 
Je le vois grand et accompli,
Et sans un mot plus haut que l’autre
Capable de jouer sa vie.

Personne qui d’un pas si ferme
Ait jamais marché sur la terre ;
Personne qui fut comme lui
Et dans l’amour et dans la guerre.

Sur le jardin et sur la cour
Sont les tours de Balvanera ;
Á un coin de rue comme un autre
Le hasard de cette mort-là.

Il n’y a que Dieu pour savoir
De quelle trempe était cet homme ;
Messieurs, en ce moment je chante
Ce que dit le nom qui le nomme.

L’espérance n’est jamais vaine
Toujours est meilleur le courage;

Cette milonga que voilà
Est pour Jacinto Chiclana.

 

Nicolas-de-Stael---Composition-2.jpg

 

MILONGA DE JACINTO CHICLANA

Me acuerdo. Fue en Balvanera,
En una noche lejana
Que alguien dejó  caer el nombre
De un tal Jacinto Chiclana.

Algo se dijo también
De una esquina y de un cuchillo ;
Los años nos dejan ver
El entrevero y el brillo.

Quién sabe por qué razón
Me anda buscando ese nombre ;
Me gustaría saber
Cómo habra sido aquel hombre.

Alto lo veo y cabal,
Con el alma comedida,
Capaz de no alzar la voz
Y de jugarse la vida

Nadie con paso más firme
Habrá pisado la tierra ;
Nadie habrá habido como él
En el amor y en la guerra.

Sobre la huerta y el patio
Las torres de Balvanera
Y aquella muerte casual
En una esquina cualquiera.

Sólo Dios puede saber
La laya fiel de aquel hombre ;
Señores, yo estoy cantando
Lo que se cifra en el nombre.

Siempre el coraje es mejor,
La esperanza nunca es vana ;
Vaya pues esta milonga
Para Jacinto Chiclana.


© Nicolas de Staël

Par Blog d'Alain Fabre-Catalan
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Mercredi 7 décembre 2011 3 07 /12 /Déc /2011 20:40

Des jours tragiques de l’Occupation, la voix d’Hélène Berr demeure le témoin lumineux des heures englouties dans la blessure béante du temps. Elle est cette parole désormais retrouvée, venue jusqu’à nous entre les pages de simples cahiers d’écolier remplis d’une écriture qui déroule le fil étonnamment clair d’une pensée nouée à l’évidence des émotions. Devant l’horreur qu’elle pressent, elle précipite ses pas, notant les faits « hâtivement, pour ne pas les oublier, parce qu’il ne faut pas oublier », dans son journal commencé un jour d’avril, avec l’inquiétude au cœur, dans le Paris de 1942. De l’ordinaire de ses jours, elle a su tirer, au plus intime de soi, des instants de bonheur qui lui ont permis, entre les ombres menaçantes de la guerre, de donner libre cours à son sens du présent, toujours prête à saisir l’éclat de ce qui est, de ce qui fait le sens de la beauté des choses. Arrêtée, internée puis déportée avec les siens dans « l’atroce réalité » des camps d’extermination, malgré la force de vie dont elle a témoigné pour « tromper sa détresse et celle des autres », elle succombe, battue à mort sous les coups d’une gardienne, quelques jours avant la libération du camp de Bergen-Belsen.

 

Emil-Nolde--Mohn-1950.jpg

 

Samedi 11 avril 1942

Pensons à autre chose. À la beauté irréelle de cette journée d’été à Aubergenville. Cette journée s’est déroulée dans sa perfection, depuis le lever du soleil plein de fraîcheur et de promesse, lumineux, jusqu’à cette soirée si douce et si calme, si tendre, qui m’a baignée tout à l’heure lorsque j’ai fermé les volets.

Je suis restée à rêver sur le banc là-haut, à me laisser caresser par cette atmosphère si douce qu’elle faisait fondre mon cœur comme de la cire ; et à chaque moment je percevais une splendeur nouvelle, le chant d’un oiseau qui s’essayait dans les arbres encore dénudés, et auquel je n’avais pas encore fait attention, et qui soudain peuplait le silence de voix, le roucoulement lointain des pigeons, le pépiement d’autres oiseaux ; je me suis amusée à observer le miracle des gouttes de rosée sur les herbes, en tournant un peu la tête, je voyais leur couleur changer du diamant à l’émeraude, puis à l’or rouge. L’une d’elles est même devenue rubis, on aurait dit des petits phares. Brusquement, en renversant la tête, pour voir le monde à l’envers, j’ai réalisé l’harmonie merveilleuse des couleurs du paysage qui s’étendait devant moi, le bleu du ciel, le bleu doux des collines, le rose, le sombre et les verts embrumés des champs, le gris paisible du clocher, tout baignés de douceur lumineuse. Seule l’herbe fraîche et verte à mes pieds mettait une note plus crue, comme si elle seule était vivante dans ce paysage de rêve.

Lundi 25 octobre 1943 

Je pense à l’histoire, à l’avenir. À quand nous serons tous morts. C’est si court la vie, et si précieux. Et maintenant, autour de moi, je la vois gaspillée à tort, criminellement ou inutilement, sur quoi se baser ? Tout perd son sens, lorsqu’on est à chaque instant confronté par la mort.

J’ai peur de ne plus être là lorsque Jean reviendra. Ce n’est que depuis peu de temps. Il m’arrive encore d’imaginer son retour et de penser à l’avenir. Mais lorsque je suis en plein dans la réalité, lorsque je la perçois clairement, alors l’angoisse s’empare de moi.

Mais ce n’est pas de la peur, car je n’ai pas peur de ce qui pourrait m’arriver ; je crois que je l’accepterais, car j’ai accepté beaucoup de choses dures, et je n’ai pas un caractère qui se révolte devant l’épreuve. Mais je crains que mon beau rêve ne puisse se compléter, se réaliser. Je ne crains pas pour moi, mais pour cette belle chose qui aurait pu être.

Mercredi 27 octobre 1943

Lorsque j’écris « disparaître », je ne pense pas à ma mort, car je veux vivre ; autant qu’il le sera en mon pouvoir. Même déportée, je penserai sans cesse à revenir. Si Dieu ne m’ôte pas la vie, et si, ce qui serait si méchant, et la preuve d’une volonté non plus divine, mais de mal humain, les hommes ne me la prennent pas.

Si cela arrive, si ces lignes sont lues, on verra bien que je m’attendais à mon sort ; pas que je l’aurais accepté d’avance, car je ne sais pas à quel point peut aller ma résistance physique et morale sous le poids de la réalité, mais que je m’y attendais.

Et peut-être celui qui lira ces lignes aura-t-il un choc à ce moment précis, comme je l’ai toujours eu en lisant chez un auteur mort depuis longtemps une allusion à sa mort. Je me souviens toujours, après avoir lu les pages que Montaigne écrivait sur la mort, d’avoir pensé avec une étrange « actualité » : « Et il est mort aussi, cela est arrivé, il a pensé à l’avance à ce que ce serait après », et j’ai eu comme l’impression qu’il avait joué un tour au Temps.

Comme dans ces vers saisissants de Keats :

This living hand, now warm and capable

Of earnest grasping, would, if it were cold,

And in the icy silence of the tomb,

So haunt thy days and child thy dreaming nights

That thou wouldst wish thine own heart dry of blood

So in my veins red life might stream again,

And thou be conscience ­– calm’d – see, here it is –

I hold it towards you.


Après avoir noté ces vers du poète John Keats, voici ce qu’écrivait alors dans son journal Hélène Berr, la jeune étudiante en littérature anglaise, assaillie par la réalité de plus en plus oppressante de la mort qui « pleut littéralement de tous les côtés, distribuée aveuglément par cette race exaspérée, parce que tous n’ont pas accepté leur conception de la race dominante ».

 

Helene-Berr---Journal.jpg

 

Mais je me laisse entraîner, car je ne suis pas morbide comme ces lignes. Et je ne veux faire de peine à personne.

Peut-être étais-je faite pour l’inquiétude ? Un contentement calme, une jouissance parfaite m’ont toujours dégoûtée, quand j’étais petite, j’étais toujours discontented. Mais après ce bain de souffrance, je ne serai plus à l’aise, je ne me sentirai plus mon better self dans une joie égoïste.

Pourtant, je ne me complais pas là-dedans. Ce n’est pas un penchant morbide en moi, ce n’est pas comme la chanson dans Keats

Come then, Sorrow !

Sweetest Sorrow !

car personne ne peut nier que cela aura été une réelle souffrance.

Ce que je veux dire, c’est qu’il me semble qu’il y a plus de sincérité dans la douleur que dans la joie.

Comme tous les souvenirs de l’année dernière me hantent, la petite porte des Tuileries, les feuilles sur l’eau ! Je vis dans ces souvenirs, et chaque coin de Paris en réveille un nouveau.

 

Bonnard-Pierre---L-ete.jpg

 

Mardi 11 janvier 1944

Cet après-midi, j’ai éprouvé une fois de plus, mais dans tous ses détails, le processus qui consiste à se replonger dans l’atroce réalité.

Je rentre ce soir, écrasée par la pleine conscience de la réalité. Il y a des moments où je prends pleinement conscience, et alors il me semble que je me débats dans un océan sous un ciel noir, sans une lueur. J’ai eu cette impression-là bien souvent (je me souviens, au moment des rafles d’enfants en février dernier). Mais maintenant elle se reproduit tout le temps, je pense que c’est là l’état normal, réel, c'est-à-dire la réalité telle qu’elle est, et l’état dans lequel je devrais être tout le temps, si j’avais tout le temps conscience.

Lundi 31 janvier 1944

Cette vie est si harassante, et la vie d’un homme si peu de chose, qu’on est bien forcé de se demander s’il n’y a pas autre chose que la vie. Aucune doctrine, aucun dogme ne pourront me faire croire sincèrement à l’au-delà : peut-être le spectacle de cette vie y parviendra-t-il.

Je ne le voudrais pas, car cela impliquerait que je n’ai plus de goût à la vie. Il y a sans doute une vie bonne, il y a du bonheur dans d’autres parties du globe, et en réserve dans l’avenir, pour moi si je vis, pour les autres sûrement. Mais jamais ne s’effacera ce sentiment du peu de chose qu’est la vie, et en tout cas du mal qui est en l’homme, de la force énorme que peut acquérir le principe mauvais dès qu’il est éveillé.   

Mardi 15 février 1944

J’ai vu ce matin à Neuilly Mme Kahn, qui vient de passer huit jours à Drancy. Elle avait été arrêtée à Orly et, comme membre du personnel, a été relâchée la veille de la dernière déportation. Elle est allée pour ainsi dire jusqu’à l’extrême bord. A partir de là, c’est l’inconnu, c’est le secret des déportés.

Maintenant, le tragique est devenu uniformément sombre, la tension nerveuse constante. Tout n’est que grisaille, et incessant souci, d’une monotonie affreuse, parce que c’est la monotonie de l’angoisse.

… C’était il y a deux ans. Avec une sensation de vertige, je réalise que deux ans ont passé, et que cela dure toujours. Je classe les mois en années, cela devient du passé ; et alors j’ai la sensation intérieure que mes épaules vont s’écrouler.

Mme Loewe m’a demandé, lorsque nous étions à l‘infirmerie en train de déshabiller deux petits jumeaux de 4 ans nouveaux arrivés : « Eh alors, qu’est-ce que vous en dites ? » J’ai répondu : « Ce n’est pas drôle. » Alors, elle a dit pour m’encourager : « Allez, ne vous en faites pas, nous serons de la même fournée, nous ferons le voyage ensemble. »

Elle a cru que je disais cela parce que je craignais pour moi. Mais elle se trompait. C’est pour les autres, pour tous ceux qui sont arrêtés chaque jour, pour tous ceux qui ont déjà passé par là. Je souffre en pensant à la souffrance des autres. S’il n’y avait que moi, tout serait si facile. Je n’ai jamais pensé à moi, et ce ne serait pas maintenant que je commencerais. Je souffre de la chose en elle-même, de cette monstrueuse organisation des persécutions, de la déportation en elle-même. Comme elle se trompait !

 

© Emil Nolde, la photo d’Hélène Berr & Pierre Bonnard.

Par Blog d'Alain Fabre-Catalan
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Samedi 15 octobre 2011 6 15 /10 /Oct /2011 00:00

Lutteur impénitent et apôtre de la trahison, Jean Genet a su peupler sa solitude radicale héritée d’une enfance vécue dans la relégation et la marginalité, en révélant les figures enfouies du crime commis en commun. De cet attrait du Mal qui finit par peser sur ses épaules, il devient, par le miracle de l’écriture, le chantre, un personnage à facettes, poète, dramaturge et romancier, entré par effraction dans la littérature, sous les éloges et les injures. Écrire est pour lui seul, à la prison de Fresnes dans le contre-jour meurtrier de l’Occupation, le moyen d’inventer la mise en scène d’une vie dont il se fait avec le temps le dépositaire et le témoin émerveillé.

 

Alberto-Giacometti---Jean-Genet.jpg

 

LE CONDAMNÉ À MORT


Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve,
Laisse tes dents poser leur sourire de loup.

 

Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne,
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.

 

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Ni les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir.

 

Ô viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde.

 

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.

 

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre tes portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.

 

Ô traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort.

 

Fresnes, septembre 1942

 

Jean Genet, le mauvais garçon autodidacte selon sa propre légende, tour à tour vagabond, prisonnier, voleur, déserteur, réussit à s’incarner dans les miroitements de l’écriture, à se recréer une existence nourrie de la violence érotique des corps livrés au rite sacrificiel de l’amour, malgré le fil rompu de son identité aux secrets impartageables. Il est le poète du corps à corps, avec cette alchimie éprouvée de la langue tenue en éveil, cette vie de lutte et de révolte toujours en train de naître, qui a fait du corps masculin, une passion physique, cette incarnation dérangeante qui ne cesse de bousculer la littérature et ses convenances.


MARCHE FUNÈBRE

 

Quand tu dors des chevaux déferlent dans la nuit

Sur ta poitrine plate et le galop des bêtes

Écarte la ténèbre où le sommeil conduit

Sa puissante machine arrachée à ma tête

          Et sans le moindre bruit

 

Le sommeil fait fleurir de tes pieds tant de branches

Que j’ai peur de mourir étouffé par leurs cris.

Que déchiffre au défaut de ta fragile hanche

Avant qu’il ne s’efface un pur visage écrit

          En bleu sur ta peau blanche.

 

Mais qu’un gâfe t’éveille ô mon tendre voleur

Quand tu laves tes mains ces oiseaux qui voltigent

Autour de ton bosquet chargé de mes douleurs

Tu casses avec douceur des étoiles la tige

          Sur ton visage en pleurs.

 

Ta dépouille funèbre a des poses de gloire

Ta main qui la jetait la semant de rayons.

Ton maillot, ta chemise et ta ceinture noire

Étonnent ma cellule et me laissent couillon

          Devant un bel ivoire.

 

Egon Schiele - Portrait (2)

 

Mon chant n’est pas truqué si j’hésite souvent

C’est que je cherche loin sous mes terres profondes

Et j’amène toujours avec les mêmes sondes

Les morceaux d’un trésor enseveli vivant

          Dès les débuts du monde.

 

Si vous pouviez me voir sur ma table penché

Le visage défait par ma littérature

Vous sauriez que m’écœure aussi cette aventure

Effrayante d’oser découvrir l’or caché

          Sous tant de pourriture.

 

Une aurore joyeuse éclate dans mon œil

Pareille au matin clair qu’un tapis sur les dalles

Pour étouffer ta marche à travers les dédales

Des couloirs suffoqués l’on posa de ton seuil

          Aux portes matinales.

 

© Alberto Giacometti & Egon Schiele

Par Blog d'Alain Fabre-Catalan
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Lundi 30 mai 2011 1 30 /05 /Mai /2011 12:15

Comète poursuivant sa route hors du jardin médiéval qui la vit naître, la voix de François Villon, « l’incomparable », irradie notre ciel de son legs d’infortune avec ses manières de rimes et de coupes jusqu'au jargon de la Coquille et ses exquises bigarrures. La houle naissante de ses ballades a déposé en nos cœurs ses testaments dont seul l’instant présent conserve les biens imaginaires qu’en poète il n’a cessé de prodiguer. Avec Maître François Villon, « l’insolent écolier, l’ange voleur », ce sont les mots qui écrivent en cette même vie jetée au gré des vents, tout vagabond qu’il fut, comme nous parlent du temps jadis ces maintes voix qui ne sont plus.

 

Vincent-Van-Gogh---Wheatfield-with-crows.jpg 

 

LE LAIS

 

L’an quatre cens cinquante six,

Je, Françoys Villon, escollier,

Considerant, de sens rassis,

Le frain aux dens, franc au collier,

Qu'on doit ses œuvres conseillier,

Comme Vegece le raconte,

Sage Rommain, grand conseillier,

Ou autrement on se mesconte …

 

En ce temps que j'ay dit devant,

Sur le Noel, morte saison,

Que les loups se vivent de vent,

Et qu'on se tient en sa maison,

Pour le frimas, pres du tison,

Me vint ung vouloir de brisier

La tres amoureuse prison

Qui souloit mon cuer debrisier.

 

 

LE TESTAMENT

 

En l'an de mon trentiesme aage,

Que toutes mes hontes j'eus beues,

Ne du tout fol, ne du tout sage,

Non obstant maintes peines eues,

Lesquelles j'ay toutes receues

Soubz la main Thibault d'Aussigny.

S'evesque il est, seignant les rues,

Qu'il soit le mien je le regny.

 

Mon seigneur n'est ne mon evesque,

Soubz luy ne tiens, s'il n'est en friche ;

Foy ne luy doy n’hommage avecque,

Je ne suis son serf ne sa biche.

Peu m'a d'une petite miche

Et de froide eau, tout ung esté ;

Large ou estroit, moult me fut chiche :

Tel luy soit Dieu qu'il m'a esté !

 

 Enluminure---Tres-riches-heures.jpg

 

BALLADE DES DAMES DU TEMPS JADIS

 

Dictes moy ou, n'en quel pays,

Est Flora la belle Rommaine,

Archipiades, ne Thaïs,

Qui fut sa cousine germaine,

Écho parlant quand bruyt on maine

Dessus riviere ou sus estan,

Qui beaulté ot trop plus qu'humaine.

Mais ou sont les neiges d'antan ?

 

Ou est la tres sage Helloïs,

Pour qui chastré fut et puis moyne

Pierre Esbaillart a Saint Denis ?

Pour son amour ot cest essoyne.

Semblablement, ou est la royne

Qui commanda que Buridan

Fust geté en ung sac en Saine ?

Mais ou sont les neiges d'antan ?

 

La royne Blanche comme lis,

Qui chantoit a voix de seraine,

Berthe au grant pié, Bietris, Alis,

Haremburgis qui tint le Maine,

Et Jehanne la bonne Lorraine

Qu'Englois brulerent à Rouan ;

Ou sont ilz, ou, Vierge souvraine ?

Mais ou sont les neiges d’antan ?

 

Prince, n’enquerez de sepmaine

Ou elles sont, ne de cest an,

Qu’a ce reffrain ne vous remaine :

Mais ou sont les neiges d’antan ?


 

BALLADE

 

Je meurs de seuf auprès de la fontaine,

Chault comme feu, et tremble dent à dent ;

En mon païs suis en terre loingtaine ;

Lez un brazier frissonne tout ardent ;

Nu comme ung ver, vestu en president,

Je ris en pleurs et attens sans espoir ;

Confort reprens en triste desespoir ;

Je m'esjouïs et n'ay plaisir aucun;

Puissant je suis sans force et sans povoir,

Bien recueully, debouté de chascun.

 

Rien ne m'est seur que la chose incertaine ;

Obscur, fors ce qui est tout evident ;

Doubte ne fais, fors en chose certaine ;

Science tiens a soudain accident,

Je gaigne tout et demeure perdent ;

Au point du jour dis : « Dieu vous doint bon soir ! »

Gisant envers, j'ay grant paour de cheoir ;

J'ay bien de quoy et si n'en ay pas ung ;

Eschoitte attens et d'omme ne suis hoir,

Bien recueully, debouté de chascun.

 

De rien n'ay soing, si mectz toute ma peine

D'acquerir biens, et n'y suis pretendent ;

Qui mieulx me dit,c'est cil qui plus m'attaine,

Et qui plus vray, lors plus me va bourdent ;

Mon amy est, qui me fait entendent

D'ung cigne blanc que c'est ung corbeau noir ;

Et qui me nuyst, croy qu'il m'ayde a povoir ;

Bourde, verté, aujourd'uy m'est tout un ;

Je retiens tout, riens ne scay concepvoir,

Bien recueully, debouté de chascun.

 

Prince clement, or vous plaise sçavoir

Que j'entens moult et n'ay sens ne sçavoir ;

Parcial suis, a toutes loys commun.

Que fais je plus ? Quoy ? Les gaiges ravoir,

Bien recueully, debouté de chascun.

 

Jacques-Villon---17-4-ko.jpg

 

EPITAPHE

 

CY GIST ET DORT EN CE SOLLIER,

QU'AMOURS OCCIST DE SON RAILLON,

UNG POVRE PETIT ESCOLLIER,

QUI FUT NOMME FRANÇOYS VILLON.

ONCQUES DE TERRE N'EUT SILLON.

IL DONNA TOUT, CHASCUN LE SCET :

TABLES, TRESTEAULX, PAIN, CORBEILLON.

GALLANS, DICTES EN CE VERSET :

 

REPOS ETERNEL DONNE A CIL,

SIRE, ET CLARTE PERPETUELLE,

QUI VAILLANT PLAT NI ESCUELLE

N'EUT ONCQUES, N'UNG BRIN DE PERCIL.

IL FUT REZ, CHIEF, BARBE ET SOURCIL,

COMME UNG NAVET QU'ON RET OU PELLE.

REPOS ETERNEL DONNE A CIL.

 

RIGUEUR LE TRANSMIT EN EXIL,

ET LUY FRAPPA AU CUL LA PELLE,

NON OBSTANT QU'IL DIT : « J'EN APPELLE ! »

QUI N'EST PAS TERME TROP SUBTIL.

REPOS ETERNEL DONNE À CIL.

 

© Vincent van Gogh & Jacques Villon

 

Par Blog d'Alain Fabre-Catalan
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Mercredi 11 mai 2011 3 11 /05 /Mai /2011 23:39

Comme la marée qui déferle et chaque jour vient recouvrir le terrain perdu, Sylvia Plath n’a cessé de tisser sa toile autour de la disparition incessante du temps. Ses poèmes écrits avec l’obstination de la vague à l’assaut de l’écueil ont retenu les instants épars d’une vie jetée en autant de fragments d’écume dans la ronde aveugle des ombres. Entrée dans le cercle dont nul ne s’échappe, elle est cet être morcelé, « A fragmentary girl » qui finira par plonger hors de ce monde où rien n’est préservé.

 

F.-Bacon---Two-figures-in-the-grass-1950-53.jpg

 

Je suis verticale


Mais je voudrais être horizontale.

Je ne suis pas un arbre dont les racines en terre

Absorbent les minéraux et l’amour maternel

Afin qu’à chaque mois de mars je brille de toutes mes feuilles,

Je ne suis pas non plus la beauté d’un massif

Suscitant des Oh et des Ah et maquillée de couleurs vives,

Ignorant que bientôt je perdrai mes pétales.

Comparé à moi, un arbre est immortel

Et la corolle d’une fleur assez petite, mais plus saisissante,

Et il me manque la longévité de l’un, l’audace de l’autre.


Ce soir, dans la lumière infime des étoiles,

Les arbres et les fleurs ont répandu leur fraîche odeur.

Je marche au milieu d’eux, mais aucun n’y prête attention.

Il m’arrive parfois de penser que lorsque je suis endormie

Je dois leur ressembler à la perfection —

Autant de pensées devenues vagues.

Ce sera plus naturel pour moi, de reposer.

Alors le ciel et moi, nous converserons à cœur ouvert,

Et je serai utile quand je reposerai définitivement :

Alors peut-être les arbres pourront-ils me toucher,

et les fleurs m’accorder du temps.

 

F.-Bacon---Study-for-landscape-after-Van-Gogh-1956-57.jpg


ARBRES D’HIVER


Les lavis bleus de l’aube se diluent doucement.

Posé sur son buvard de brume

Chaque arbre est un dessin d’herbier —

Mémoire croissant, cercle après cercle,

En une succession d’alliances.


Ne connaissant ni les avortements ni le commérage,

Plus vrais que des femmes,

Ils sont de semaison si simple !

Frôlant les souffles, les voici déliés

Plongeant profond dans l’histoire —


Couverts d’ailes, tendus vers l’au-delà,

En cela, ils sont semblables à Léda.

Ô mère des feuillages, mère de la douceur

qui sont ces pieta, ces dames de pitié ?

Les ombres des ramiers usant leur berceuse inutile.


© Francis Bacon

Par Blog d'Alain Fabre-Catalan
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Présentation

Éclats de voix

Instants d'écriture

Janvier 2011


◊ L'instant, n'est-ce pas à la fois un point du temps pur et l'absence de temps ?

◊ Assister au déchirement du voile par lequel quelque chose apparaît avec le désir d'aller toujours au-delà, de passer outre sur la crête de la vague, vers ce qui n'est déjà plus qu'un instant recommencé, à l'assaut de l'écueil qui dure autant que l'écume.

◊ Le logis invisible que l'écrivain, par son lent travail de creusement dans les soubassements de la langue, tente de construire et qu'il s'agit pour lui d'habiter, jour après jour, est à l'image du terrier que Kafka décrit dans l'une de ses dernières nouvelles qu'il semble nous avoir légué comme un testament.

◊ Les chemins incertains et forcément solitaires de l'écriture donnent l'impression de creuser un terrier qui finit par faire partie de soi alors qu'on parcourt en souterrain un territoire aux limites insondables qui conduit peut-être vers quelques ciels ignorés. 

◊ Dans son journal, Kafka se décrit à l'intérieur de cette demeure labyrinthique s’accrochant à sa table de travail comme un mort à sa tombe : « Pour écrire, j’ai besoin de vivre à l’écart, non pas ″comme un ermite″, ce ne serait pas assez, mais comme un mort. Écrire, en ce sens, c’est dormir d’un sommeil plus profond, donc être mort, et de même qu’on n’arrache pas, qu’on ne peut arracher un mort au tombeau, de même on ne peut pas m’arracher à ma table de travail dans la nuit. »


Février 2011

 

◊ A chaque instant, l’écriture commence au plus près la voix qui tremble au bord des lèvres jusqu’au vacillement des lettres où se reconnaît l’éclat des mots jetés dans la brèche du silence pour atteindre l‘eau profonde de la page.

◊ Par bonds successifs, la clarté se fait jour dans l’ombre ouverte du matin, à la manière des pierres qui, une à une, effleurent le miroir étincelant de la mémoire où se délivre l’inconnu sous les traits du poème.

◊ Que cherches-tu, toi qui écris dans l’ignorance de la suite à donner à cette voix que tu poursuis et qui murmure à peine plus qu’un souffle d’air à ton oreille ? Tu ne sais ce qui t’appartient dans les copeaux de l’air, braises d’un feu de mots envolés entre les pages d’un livre toujours à venir, livre de sable et de vent dont la matière vibre comme une partition et se fait musique de langue.

◊ Le poème est là sur la page, il attend comme l’oiseau sur sa branche, si proche de l’envol. A peine surpris, il s’échappe et ne connaît que le ciel toujours plus vaste.

◊ Les mots que tu écris te montrent leur usure, comme la dune qui s’érode, ils ne cessent de changer de voix. Ainsi va le poème dans sa transgression de l’usage des mots qui s’appuie sur un savoir inconscient du langage, laissant tant de lacunes sur les pages, dévoilant le corps à corps du lecteur avec la parole poétique qui s’offre à lui comme le témoignage d’un perpétuel saisissement.


Mars 2011

 

Écrire, c’est placer les mots de manière à ce qu’on les entende. C’est tenter de faire résonner les liens qui forment cette trame secrète que les mots tissent sur le glacis des pages qui s’offrent à l’inconnu.

La poésie demande à être sue par cœur pour que les mots rendent leur sonorité et trouvent leur place dans ce qui constitue l’expérience d’une mise en langue. Dans cette tentative peu commune à notre époque hyper visuelle, perdre le souffle des mots, c’est perdre le sens de la vie et celui du rythme.

◊ Accorder ses pensées aux mouvements même de la parole qui court entre les mots et resurgit au détour des phrases, c’est sentir que quelque chose de vivant est en train de vous parler.

Comment écrire sans se poser la question de cet autre dont la parole nous anime, cet autre-dans-la-langue où résonne du poème la secrète raison ?

 

Avril 2011

 

Il n’est d’autre secret que celui de l’enfance, la secrète blessure qui dort, « cette foudre aux yeux tendres » dont parle René Char et qui luit dans le berceau du temps. Elle demeure immergée, tel « un savoir évident », un feu qui court au bord des lèvres et se noie sous le flot des paroles muettes dont nous cherchons fébrilement la clé.

Comme autant de lettres volées, ces débris d’un miroir où demeure l’éclat des premiers jours abritent nos enfances, astres qu’un feu prématuré arrache à « la périlleuse floraison » de la mémoire.

Que signifie une existence placée sous le signe de la poésie ? Sans doute que la poésie ne peut résider dans la seule forme du poème.

Que reste-t-il de ces moments de passage, de ces instants suspendus où se tisse le besoin de poésie qui nous habite ? Non pas des formes ou des thèmes mais un acte de vie dont la singularité n’a d’égal que la naissance de la parole poétique à l’orée du silence, une voix toujours menacée comme une trace qu’il s’agit de revivifier.

Le poème commence avec le nom donné aux choses et demande de retrouver à travers des figures partielles ce surcroît de présence, cette totalité infinie qui demeure à jamais dans le monde. De cette simultanéité essentielle qu’il nous arrive d’éprouver au regard des choses et des êtres, la poésie n’en conserve que le souvenir, comme autant de rêveries et de chimères. Cette langue à travers laquelle les choses muettes parlent, n’est-elle pas la nôtre au même titre que l’évidence immédiate qui nous traverse et tout simplement signifie que nous voici « rendu au sol » dans la profondeur de l’instant ?


Mai 2011

 

◊ L’écriture, c’est une autre vie, celle des heures vacantes aussi nécessaires que les pierres à fleur d’eau que nous offre le gué pour traverser le courant comme autant de bribes de mémoire qui ont la saveur des sources invisibles.

◊ Pour qui écrit, le péril est là dans l’embrasure du silence où demeure du monde la virtualité de son éclat. Au trébuchet des jours, il s’agit de parcourir les ravines du temps où affleure une trace dans l’ombre de sa propre avancée, comme une litanie jamais achevée. En avant du chemin qui ne cesse d’advenir, que reste-t-il, sinon l’emportement d’une langue dans l’infinitif de l’écriture, avec cette « obscurité relative à ce que quelque chose soit » ?

◊ D’un simple bruissement de feuilles, le vent respire, pressé de disparaître jusqu’à n’être rien que la hantise du passage, cette nudité qui se tient à l’écart et laisse entre les branches le souffle même de son effacement.


Juin 2011



Le monde qui vient n’est qu’un instant jeté dans le droit fil des jours, non pas l’instant décisif que surprend le regard, mais l’instant suspensif que la phrase découvre sous la pesée des mots. Ainsi dans le suspens de l’ombre sur la page, par le travers des signes, s’attarde ce qui n’est que d’être dit, à la fois dans le cadre et hors du cadre, tel un visage en retrait dont l’éclat seul tient lieu d’existence. Dès lors, le monde s’efface à mesure qu’il paraît, visible dans l’oubli qui le cerne, sitôt balayé par le vent jusqu’au cœur du silence. L’indicible demeure sur le seuil tourné vers la lumière, comme une ombre portée par ce qui fut un corps.

◊ Avec le temps et son avancée dans l’âge, il te semble chaque jour plus réconfortant d’échanger en pensée avec ceux dont la tâche essentielle est de te faire signe du plus loin de leur absence, à la lisière même de l’oubli. Dans ce retrait inouï, la défaite annoncée jalonne le présent, ce fil tendu comme autant de paroles assemblées au-dessus du vide et qui ne cessent de te rappeler qu’un jour tu sortiras du temps, un jour dont l’avenir est la seule promesse, ce jour dont tu seras l’unique éveilleur.

Juillet 2011

Écrire, se tenir en éveil, en quelque sorte passer outre le sommeil pour atteindre le sésame de la langue, entrer dans le paysage sonore du poème pour y dresser sa tente au bord de la rivière où luit le gravier des mots, déplier l’éventail de la phrase ouverte au vertige des pensées comme autant d’effluves nocturnes. Une question d’oreille et de musique au sens où la voix qui écrit entend la partition de l’air qui se joue sur le trébuchet des paroles.

◊ Avec la chaleur du soleil dans le dos, marcher sur l’ombre mouvante de son corps parmi les pierres dévêtues offrant leur nudité à la poussière de la route. Sans doute, est-ce cela poursuivre la ligne de fuite du temps et son échappée dans l’emportement des pas.


Août 2011


◊ Chemin faisant, j’écris pour être là, peut-être pour surprendre ce que le poète Ossip Mandelstam appelait « la monnaie d’or du fait ». Dans ce présent qui vient et ne cesse de disparaître, il y a un chemin recommencé jusqu'à l'égarement de la mémoire.

◊ Il faut chaque jour se persuader qu’il s’agit d’aller au devant de ce qui n’est pas encore, afin de s’approcher un peu plus de « ce latent compagnon » dont parle Mallarmé et « qui en moi accomplit d'exister », tel un enfant perdu parmi les choses.

◊ Le travail du poème se situe du côté de l'inachèvement, de cet accord inespéré pour donner une forme à ce qui vient, une forme au demeurant incertaine, tenue à la seule justesse de la voix, en écho à cette autre voix intérieure qui ne cesse de trébucher.


Septembre 2011

 

◊ Le poème s’apparente à une partition par le bruissement que font les mots à notre oreille, cette musique qui en constitue la trame la plus constante au cours de sa lecture. Il n’a de cesse de dissiper les représentations des mots dont il fait l’emploi, ces « mots de la tribu » qu’il renvoie au fond commun de la parole humaine qui s’origine dans le silence. Pris entre la mémoire et l’oubli, le travail du poème est d’inlassablement remémorer ce dont il n’y a pas de mémoire possible, révélation de l’irreprésentable comme accès à cette voix antérieure qui vit dans le langage, cette « chanson grise » dont le poète recueille un à un les fruits sonores.

◊ La poésie comme expression absolue de la vie dans le langage littéralement permet de se sentir humain. Par sa précarité et son caractère immémorial, elle témoigne de notre possible humanité, faisant de la finitude la mesure de toute chose. Elle est pour ainsi dire le lieu de l’affectivité originaire où s’inscrivent ces valeurs fondatrices, par-delà nos représentations et les signes qu’elles convoquent. De même que l’invention dans les mots s’enracine au plus près du corps et de l’inconscient, il faut admettre une certaine ignorance pour se risquer à écrire de la poésie.

 

Octobre 2011

 

◊ Si la poésie est autant affaire de mots que de forme donnée à la parole, elle est avant tout ce lieu d’accès à l’existence, ce séjour où la pensée retient son souffle quand tombent dans le silence toutes les représentations qui voilent à notre esprit la simple présence des choses.

◊ A l’image des chemins qui se perdent vers l’inconnu, le rythme qui s’ébauche dans le poème est cet influx qui nous porte en avant, avec la pleine musique du vers dans la voix quand le son obstinément cherche à répondre au sens. Comme un lieu de vie à rejoindre, hors des sentiers battus de la conscience réflexive qui se saisit du monde à travers les figures de la généralité, il s’agit de creuser une brèche dans l’enchevêtrement des signes, d’ouvrir le sillon de l’immédiat pour atteindre la trame sensible des choses laissées en jachère dans leur perception singulière et leur mystérieuse prosodie. Il n’y a pas d’autre voie d’existence pour le poème, dès lors qu’il nous présente les choses en elles-mêmes jusque dans leur finitude, que de s’ouvrir à la plénitude de leur éclat et de leur présence, aussi périssables soient-elles ou fugitives.

 

Novembre 2011

 

Écrire, c'est d'une certaine façon s'accorder au temps et accorder le temps à sa propre vie. Aussi ai-je entrepris une sorte de voyage à rebours, s’agissant de la reprise de textes que j'avais abandonnés en chemin, de notes jetées sur le papier et qui peu à peu reprennent vie. A vrai dire, j'essaie de réparer le temps tout en sachant qu'il file entre nos doigts quoique l'on fasse, mais je voudrais en retenir quelques éclats dans les filets du poème que je lance, jour après jour, obstinément devant moi.

 

Décembre 2011


◊ Faire signe de loin, n’est-ce pas se transporter d’un lieu à un autre, une manière d’aller au-delà du premier regard pour atteindre cet autre visage du réel qui ne peut se dire sans l’usage de la métaphore, ce mode de pensée qui donne au langage le moyen de s'assurer des choses ? Sans doute s’agit-il de tenter par ce détour d’apprivoiser le monde dans sa profusion, par le jeu même des analogies qui prennent figure de sens dans le miroir brisé de nos représentations. Si la métaphore est ainsi devenue l’instrument du concept, elle est aussi le carcan d’où peuvent s’échapper ces bribes de savoir sur le monde qui ont pour tâche de nous le rendre plus présent dans son jaillissement toujours renouvelé.

◊ C’est un travail littéralement inachevable qu’entreprend la poésie sur fond de négatif pour atteindre dans l’échappée de la parole du poème, cette expérience de l’immédiat qu’elle se doit d’accomplir, telle la montée décisive de l’image au fond du puits qu’un rayon de lumière vient arracher à la profondeur sans limite de l’eau dormante. Ce souci-là de la présence des choses qui nous font signe en chemin, dans l’ordinaire des jours, opère comme un révélateur et, sur fond de nuit, vient en éclairer le sens ainsi que Kafka nous le rappelle qui écrit dans son Journal, pour en avoir tiré toutes les conséquences, que « le positif nous est donné » et qu’à l’évidence « il n’y a que le négatif à faire ».

 

Janvier 2012

 

◊ L'écriture du poème est une expérience sans équivalent qui conduit, à travers le miroitement des significations, sur le chemin qui va du mot qui dénomme à la chose dite, pour tenter d'approcher ce qu'il faut appeler, par sa présence, cet infini qui donne aux choses leur dimension d'inépuisable. Mais le poème avec ses mots ne peut que demeurer le messager de cette présence, sans jamais pouvoir véritablement l'atteindre.

Traduction-poésie

Georg Trakl, le silence du dernier mot

Vous êtes devenu ce témoin véridique dont la vie si brève d’à peine vingt-sept années a basculé un jour de novembre 1914, entre lucidité et désespoir, de l’autre côté du miroir de l’écriture qui vous fit poète en un temps de détresse.


Crépuscule spirituel


Silencieuse rencontre aux lisières de la forêt

Un sombre gibier ;

A même la colline meurt le vent du soir,

S'éteint la plainte du merle

Et les douces flûtes de l'automne

Se taisent dans les roseaux.

Sur un nuage noir

Tu divagues, ivre de pavot

Dans l'étang nocturne,

Ciel d'étoiles.

Toujours résonne la voix lunaire de la soeur

A travers la nuit spirituelle.

 

(Septembre 1913 - Mars 1914)


A.F.C - Traduction parue en 2001 dans le n°73 de la Revue Alsacienne de Littérature

 

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