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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 01:05
Le Paradis perdu de Georg Trakl

En hommage à Georg Trakl et à l'occasion du centenaire de sa disparition en novembre 1914, vient de paraître chez Recours au Poème éditeurs un essai accompagné d'une traduction nouvelle des poèmes majeurs du poète autrichien. Ce livre numérique qui peut être lu sur tablette, liseuse, ordinateur ou smartphone est disponible sur le site de l'éditeur au format epub, mobi et pdf - 180 pages - 8 euros.

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Lamentation

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Sommeil et mort, les aigles sinistres

Bruissent des nuits entières autour de cette tête :

L’image d’or de l’homme
Qu’engloutirait la vague glacée
De l’éternité. Sur d’affreux récifs
Se fracasse le corps pourpre.
Et la voix sourde porte la plainte
Au-dessus de la mer.
Soeur au coeur lourd d’orages
Vois : une barque apeurée chavire
Sous les étoiles,
Le visage silencieux de la nuit.

(Septembre 1914)

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Klage

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Schlaf und Tod, die düstern Adler
Umrauschen nachtlang dieses Haupt:
Des Menschen goldnes Bildnis
Verschlänge die eisige Woge
Der Ewigkeit. An schaurigen Riffen
Zerschellt der purpurne Leib
Und es klagt die dunkle Stimme
Über dem Meer.
Schwester stürmischer Schwermut
Sieh ein ängstlicher Kahn versinkt
Unter Sternen,
De
m schweigenden Antlitz der Nacht.

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http://www.recoursaupoemeediteurs.com

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3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 01:13

Prise dans les contradictions de son enracinement dans la réalité de son époque, la poésie de Trakl constitue à elle seule un monde peuplé de signes qui interrogent le destin comme élément d’un langage premier. Elle participe d’une voix unique à l’immense révolte de l’être contre la rationalité et les formes de pensées dominantes en cette fin de dix-neuvième siècle où apparaît, « voyageur dans le vent noir », celui qui affirmait volontiers : « Je ne suis qu’à moitié né ». À ce drame intérieur aiguisé d’ombre, seule la mort pouvait répondre, une mort qui anéantit la mort elle-même, « in sanfter Umnachtung », cette « douce folie » rendant plus vive l’attente de l’être qui se dérobe, avec une ardeur redoublée tout au long du chemin, d’une ivresse dernière traversant la nuit. Ainsi devait disparaître Georg Trakl, un soir de novembre 1914, suite à son internement à l’hôpital militaire de Cracovie, emporté on ne sait vers quel silence « au long du fleuve azur », comme pour s’affranchir à jamais de cette énigme qui l’avait fait naître un jour, quelques 27 ans plus tôt, à Salzbourg le 3 février 1887.

 

Kokoschka - Bride-of-the-wind-1914



Chant d’un merle captif

À Ludwig von Ficker

 

Souffle obscur dans les vertes ramures.

De minuscules fleurs bleues inondent le visage

Du solitaire, le pas d’or

S’en va mourant sous l’olivier.

S’envole la nuit de son aile ivre.

Si douce saigne l’humilité,

Rosée qui lentement s’égoutte de la ronce fleurie.

De ses bras radieux, la pitié

Enserre un cœur qui se brise.

 

(Avril 1914)

 

 

Gesang einer gefangenen Amsel

Für Ludwig von Ficker

 

Dunkler Odem im grünen Gezweig.

Blaue Blümchen umschweben das Antlitz

Des Einsamen, den goldnen Schritt

Ersterbend unter dem Ölbaum.

Aufflattert mit trunknem Flügel die Nacht.

So leise blutet Demut,

Tau, der langsam tropft vom blühenden Dorn.

Strahlender Arme Erbarmen

Umfängt ein brechendes Herz.

(Traduction parue en 1998 dans le n°62 de la Revue Alsacienne de Littérature)



Oskar-Kokoschka-Knight-Errant.jpg


Les tournesols

 

Ô vous fleurs d’or solaire

Avec ferveur prêtes à périr,

Vous humbles sœurs,

Par un tel silence

S’achève l’année d’Hélian

Au froid des cimes.

 

Alors pâlit sous les baisers

Son front ivre

Parmi l’éclat d’or

De ces fleurs de tristesse

L’obscurité muette

Se saisit de l’esprit.

 

(Juillet 1914)

 

 

Die Sonnenblumen

 

Ihr goldenen Sonnenblumen,

Innig zum Sterben geneigt,

Ihr demutsvollen Schwestern

In solcher Stille

Endet Helians Jahr

Gebirgiger Kühle.

 

Da erbleicht von Küssen

Die trunkne Stirne ihm

Inmitten jener goldenen

Blumen der Schwermut

Bestimmt den Geist

Die schweigende Finsternis.

 

© Oskar Kokoschka - La fiancée du vent
 

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14 avril 2013 7 14 /04 /avril /2013 23:14

Entraîné par « cette longue légende » qui lui apparut « peut-être » sur un chemin « englouti d’avance », Charles Racine a vécu l’aventure d’un corps en équilibre sur le fil de l’exil, tenu à ce pas au-delà « qui précipite la route hors du pas » jusqu’à l’égarement. De l’ombre envahissante à la lumière à défricher dans la forêt du temps, le geste de l’écriture par instant l’accompagne avant d’aller se perdre là où rien ne signifie plus, sinon ce « lieu dont le corps est écarté ». Ainsi le heurt des mots pareils à des éboulements traverse ses poèmes qui recèlent l’espace posthume de la parole et son évidence dernière. De cette flamme aiguisée, que reste-t-il par-delà la vie et son effusion sans retour ? Plus qu’un balbutiement, le terme de la clarté si longtemps espérée, cette lueur qui s’accroche aux arêtes vives d’une écriture dénudée, en une manière de naufrage entre le dehors et le dedans, le « sujet » se faisant l’exacte « clairière de son corps ». Aux limites du présent, le voici revenu au grand jour, Charles Racine, tel un « ciel étonné qu’aussitôt la lettre hospitalise sur une portée de l’extase », dans l’attente d’un à venir du temps.

BACON-Te-te-VI---1949.jpg


Je suis l'aristocrate

aucun geste n'échappe

aux cordes qui accompagnent la main

aucun mouvement des doigts

n'échappe à ces cordes

 

luth sculpté de verdure

tu déchiffres


les airs des poètes

tu les lis les airs

qu'eux-mêmes

ne peuvent déchiffrer

ne peuvent lire

car il n'y a pas de lecture

pour les poètes

 

(1963)

 

 

Ce geste in extremis

   qu’absorba pourtant l’abîme

      Ce geste in extremis abonde

         qu’absorbe pourtant l’abîme

envahisse se répande

détériore ce papier rejoigne et colore

mon sang noces amères encre

se répandent animent un breuvage

Éloigne-toi, en dormant, de ma bouche,

dans la verdure qui ne s’éveille verte

sur le sable 
Des poèmes s’intercèdent sur les pans

meurtris de la lèvre pendus à la chaîne

de cette grille t’entrechoquant dans les murs

dont la croche saigne sur la saison définitive

 

(1963)


 

Poésie tu donnes lieu à la rescision

Tu l’accomplis cet acte

Que ne me reste-t-il quelque mie sur la page

Poésie tu es pulpe jusqu’à même les contours de ton corps

Présence tranchante d’avoisinage

du corps méditatif qu’elle assume d’ailleurs incorpore

Que ne me reste-t-il quelque mie sur la page

sinon que rapatriant qui ne vient dans mes poches

le crayon se déploie dans l’hypnose sèche

moi au bas de ses moyens du bas de ses moyens

regardant vers le stylite

Je ne suis que cette girouette

qui parfois déploie un bras qui l’attrape

à la nuque qui ne laisse rien

 

(1964)



 
GIACOMETTI-Diego.jpg

Les signes à pleines mains dressent

leurs barrières dans la houle

Un divin naufrage est souhaité

mais le poème est face à ces lames

qu’abandonne la mer qui se retire

Économie du trait évoquant le relief

Des mains adressent leur paume

au pont qui chante et s’illumine

dans la voirie



mon traîneau d’enfance s’est perdu

je pleure plus fort que d’enfance

je l’avais alors pleuré ce traîneau

je le pleure plus fort que de neige

je ne saurai jamais le breuvage

dont je suis en reste

qui me cède à l’écart

où
 j’emblave une panique



GIACOMETTI-L-Homme-qui-marche-1.jpg

Le poème infrangible

mûrit dans l’oubli

où je le tiens à mon âme défendante

 

N’était cet art muet

où il s’ordonne et se contient

j’avancerais la main

 

L’amour ne s’inscrit nulle part

casseur de pierre

ne t’inscrit nulle part

(1964)

© Alberto Giacometti & Francis Bacon

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 22:18

Comme « un contre-chant disloqué » qui descend dans la gorge, la poésie de Jacques Dupin tourne résolument le dos au mystère salvateur de la langue. La récitation vaine du mythe nous éloigne de la peau des choses livrées à l’effondrement et à leur « foisonnante et meurtrière illisibilité ». L’avènement abrupt du poème obéit à l’implacable scansion de l’éboulis, à la loi de la ruine, à la chute qui résonne dans l’échancrure de la parole. Tendu à la pointe de lui-même, le poème n’a d’autre issue que sa perte dans le vague, à l’écart où se dessine le vœu d’obscurité que formule Jacques Dupin sous la trame brisée des mots. Pour celui qui écrit comme il marche « en boitant », il s’agit d’« extraire le corps de sa gangue de terre brûlée, de terre écrite ».


Joan Miro Constellations

GRAND VENT

 

Nous n'appartenons qu'au sentier de montagne

Qui serpente au soleil entre la sauge et le lichen

Et s'élance à la nuit, chemin de crête,

A la rencontre des constellations.

Nous avons rapproché des sommets

La limite des terres arables.

Les graines éclatent dans nos poings.

Les flammes rentrent dans nos os.

Que le fumier monte à dos d'hommes jusqu'à nous !

Que la vigne et le seigle répliquent

A la vieillesse du volcan !

Les fruits de l'orgueil, les fruits du basalte

Mûriront sous les coups

Qui nous rendent visibles.

La chair endurera ce que l'œil a souffert,

Ce que les loups n'ont pas rêvé

Avant de descendre à la mer.

 

 

À PIERRE REVERDY

 

J’adhère à cette plaque de foyer
je rends ton enfant à la vague
je tourne le dos à la mer.
 
Reconquise sur le tumulte et le silence
également hostiles,
la parole mal équarrie mais assaillante
brusquement se soulève
et troue l’air assombri par un vol compact
de chimères.
Le tirant d’obscurité du poème
redresse la route effacée.
 
Il neige au-dessus des mots.
Après tant de voyages violents
entre la table et la fenêtre ouverte,
toutes choses et ta soif devinrent transparence
et profonde allégresse obscure...
Il neige au-dessus de nous :
ce que tu taisais, je l’entends.

 
Joan Miro The garden 2

LE RACCOURCI

 

Franchi le soupirail,

Passé le raclement des pelles

Et l’écume des tombeaux,

J’écrirai comme elle jaillit,

 

Vertigineuse, gutturale,

 

Debout contre ce bois qui se fend,

Ma table renversée, la porte du toril.

 

En effet la fraîcheur est tirée…

 

 

L’ISSUE DÉROBÉE

 

Marmonnement

 

profonde route ravinée du soleil

 

l’un de nous s’appauvrit et nous devance

une immense aversion pendulaire

le tirant

 

de son propre puits paludéen

le tirant

 

l’un de nous

que chaque mot torride a saisi

 

Une forêt nous précède

et nous tient lieu de corps

 

et modifie les figure et dresse

la grille

d’un supplice spacieux

 

où l’on se regarde mourir

avec des forces inépuisables

 

mourir revenir

à la pensée de son reflux compact

 

comme s’écrit l’effraction, le soleil

toujours au cœur et à l’orée

de grands arbres transparents


J. Dupin par F. Bacon 

 

L’INITIALE

 

Poussière fine et sèche dans le vent,
Je t’appelle, je t’appartiens,
Poussière, trait pour trait,
Que ton visage soit le mien,
Inscrutable dans le vent.



LA NUIT GRANDISSANTE

Sous la roche elle se tient, secrète
la source qui commande
d'anticiper sur son jaillissement

 

© Joan Miró & Francis Bacon

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  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.
  • Alain Fabre-Catalan est poète, traducteur et membre du Comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature à Strasbourg. Il a publié en 2013 aux éditions Les Lieux-Dits un ensemble de proses, VERTIGES.

Recherche

L'Atelier du poème

◊ Ce qui témoigne que quelque chose s’est écrit, s’apparente ici à la figure irrégulière du poème se donnant à lire sur le glacis du papier ou bien l’écran en son rafraîchissement permanent.

 

◊ C’est la trace d’une présence dès lors évanouie, hormis les mots qui tentent d’en retenir l’empreinte. Son ultime destination n’a d’autre adresse que le saisissement d’un regard dans l’entrelacement des signes.

 

◊ Avec ce degré de considération accordé au grain d’une voix, vous êtes dans l’instant seul à en recueillir l’écho, cette résonnance qui parle à l’oreille du lecteur.

 

 Qui habite la voix patiente de la langue pour en faire son ultime demeure a le privilège de s’affranchir du temps. Telle une parole qui se découvre, jetée sur nos pas hésitants, la clarté seule devrait suffire.

 

◊ Avec ce peu de chose déployé dont le vol ressemble à un passage d’ombres insaisissables, « désaccordée, comme par la neige », résonne et nous atteint « la cloche dont on sonne pour le repas du soir ».

 

◊ La lumière ainsi retrouve son chemin et le simple bruit d’un ruisseau nous dévisage au détour d’un mot, d’une phrase posée là, en attente sur la page.

 

◊ Un instant sauvegardée, cette part du monde qui semblait perdue bruisse sur nos lèvres. Est-ce le fruit de l’air qui parle à notre oreille, ce dévoilement qui donne force vive en écho à des paroles que sépare le temps ?

Éclats De Voix